Illégitime

Article écrit par

Nouveau film roumain épatant, « Illégitime » navigue en eaux troubles pour faire un bilan pas très reluisant des relations familiales.

Après Le Trésor de Corneliu Porumboiu, prix Fipresci au festival d’Athènes 2015, voici un autre film roumain qui confirme, si nécessaire, la grande vitalité du 7e Art dans ce pays. La Roumanie, disons-le et répétons-le, devrait donner des leçons de courage artistique aux producteurs et réalisateurs français qui permettent de dégager des milliers d’euros pour réaliser par exemple une daube comme Five d’Igor Gotesman, film grossier, vulgaire et inutile. Mais n’ouvrons pas les vannes d’un débat sur l’utilité du cinéma. Illégitime s’inspire puissamment du genre Dogma en continuant à en respecter plus ou moins les règles strictes alors que les cinéastes danois les ont abandonnées. Le film commence d’ailleurs comme Festen de Thomas Vinterberg (1998), tant sur le plan du thème que des couleurs marronnasses pour traduire une ambiance glauque. Une famille se réunit pour fêter autour du père veuf un quelconque événement et l’on sent déjà, ne serait-ce que dans la voiture qui conduit quatre des protagonistes à l’appartement familial, une sorte de tension non dite, mais palpable. Lors de ce fameux déjeuner, le père va faire une révélation qui va troubler les relations entre lui et ses enfants, sans se transformer en psychodrame comme dans le film de Vinterberg, mais en violente dispute. Il ne s’agit nullement de pédophilie, mais simplement de prise de position du père lorsqu’il était médecin à l’époque des Ceausescu. Délicatement et sans emphase, le film se dirige alors peu à peu vers des drames non dits, des situations pas claires entre ces frères et sœurs, jusqu’à ce qu’on découvre l’inavouable secret qui unit Roméo et Sasha, frère et sœur jumeaux, et qui va finalement installer le père dans son rôle de patriarche anti-avortement dans la scène finale de réconciliation qui clôt le film.

Ce film, réalisé en improvisation à partir d’un texte de théâtre écrit par Alina Grigore, qui interprète Sasha, la sœur jumelle dans le film, est d’une puissance intense qui tient le spectateur en haleine jusqu’à la fin. On peut se demander pourtant ce qui justifie le titre français, traduction exacte du titre roumain Illigetim : qu’est-ce qui est illégitime dans cette histoire familiale ? L’enfant qui naîtra de l’inceste, le rôle du père, la morale du film qui évolue vers un grinçant happy end au contraire d’une fin qui aurait pu être inspirée du mythe grec des Atrides ? La fin est déjà très inquiétante et mériterait discussion, surtout que le film se termine par une photo de famille presque élargie, avec, à l’écart, la fille aînée, Ema, qui semble jeter sur cette histoire un œil désapprobateur qui pourrait faire penser à la possibilité d’une suite.

Magnifique réflexion sur l’amour et la paternité, ce film basé sur le travail d’improvisation est d’une grande force qui justifie le prix CICAE obtenu au Forum du festival de Berlin 2016. De plus, il offre une base de réflexion et d’inspiration par la méthode de travail qui a été choisie et qu’Adrian Sitaru explique dans le dossier de presse : « Les acteurs avaient donc ici des objectifs précis chaque jour, mais personne ne savait comment une scène finirait, et nous ne faisions qu’une seule prise pour chaque scène. Je souhaitais faire un film très proche du documentaire d’observation, mais qui soit également une fiction, un film hybride. Le montage a d’ailleurs été proche de celui d’un documentaire. Après douze jours de tournage, nous avions dix heures d’images enregistrées. Et j’ai d’abord laissé le monteur chercher et trouver sa propre histoire dans ce qui avait été tourné, avant de véritablement travailler ensemble. »

Titre original : Ilegitim

Réalisateur :

Acteurs : , , ,

Année :

Genre :

Durée : 89 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..