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Il était une fois la révolution

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Leone traine les pieds mais derrière les gimmicks et les détonations de dynamite, la mélodie, bien que familière, est pourtant nouvelle.

La révolution n’est pas un dîner de gala ; elle ne se fait pas comme une œuvre littéraire, un dessin ou une broderie. C’est un acte de violence. Le petit livre rouge de Mao Zedong cité en introduction, l’œuvre The Patriotism de Bakounine jetée plus tard dans une flaque d’eau, Sergio Leone sème ici et là ces noms évocateurs censés représenter une certaine idée de Révolution en cette année 1972. Sans aucun doute le film le plus politique de Leone, ces deux références n’ont pourtant ici que très peu d’importance, si ce n’est aucune. L’exotisme révolutionnaire qu’elles véhiculent, se fait très rapidement dévorer par un film qui n’a pas besoin d’elles. 

 

Il était une fois la révolution, comme toujours chez Leone, nous donne beaucoup plus que ce qu’il nous promet. 1913 et la guerre civile mexicaine qui suit la révolution, mais surtout la rencontre entre Juan Miranda, pilleur de diligences, et John Mallory, Irlandais membre de l’IRA, manieur émérite du bâton de dynamite. Largués dans un Mexique à feu et à sang, au départ peu concernés par cette guerre, le premier (Rod Steiger) y perdra son innocence quand le deuxième (James Coburn) laissera derrière lui toutes ses illusions. Déjà l’esprit tourné vers sa grande fresque sur l’Amérique de la prohibition qu’il réalisera en 1983, le cinéaste italien pense à Peter Bogdanovich, puis Sam Peckinpah pour tourner Il était une fois la révolution, film qu’il souhaite juste produire. Se retrouvant de fils en aiguille derrière la caméra, Leone gardera un très mauvais souvenir du tournage rythmé par ses continuelles frictions avec Rod Steiger. Grand film malade selon Truffaut, Il était une fois la révolution, comme les précédents film du cinéaste, joue sur le terrain de la caricature, s’approchant même du cartoon lors de ses premières scènes. Le cinéaste englobant tout, la grande Histoire et la petite. Mais pour la première fois, un changement intervient. Leone tente de mettre un nom sur chacun de ses morts.

On se souvient de la manière avec laquelle Blondin et Tuco traversaient la guerre de Sécession dans Le bon, la brute et le truand : comme des fantômes, nullement concernés par les enjeux qui se jouaient devant eux. Juste un peu étonnés de voir autant de monde mourir ensemble au même endroit (en l’occurrence un pont stratégique). Les deux héros d‘Il était une fois la révolution ont également ce recul par rapport au Mexique qui les entoure. Une certaine défiance par rapport à cette révolution dont ils ne souhaitent pas être mêlés. Leone, et c’est très visible lors des grandes scènes de combats qu’il nous offre ici, traite comme à son habitude la violence de la façon la plus impartiale qui soit. Comme la poussière sur leurs tuniques transformait les confédérés du Bon, la brute et le truand en Sudistes, très peu de choses différencient les rebelles des soldats de l’armée. Les uns et les autres, manipulés, s’amoncellent comme cadavres dans une même mort. Le cynisme de Leone, si savoureux sous les traits de Clint Eastwood dans la trilogie de l’homme sans nom, s’il est bien toujours présent sous le soleil mexicain de ce « Western Zapata », se trouve pourtant ici relayé au second plan. 

 

Les personnages chez Leone sont toujours des figures, des silhouettes réduites à une allure, des hommes à des surnoms. Leur mort, toujours maniérée, s’inscrit parfaitement dans un cadre très soigné leur permettant dans un ultime souffle, d’exister démesurément une dernière fois . Et quand un juste meurt, quand l’enfant innocent est assassiné dès les premiers instants d‘Il était une fois dans l’Ouest, qui était-il? Où est son corps? Seul compte la figure de l’assassin et son geste. Peu de cas n’est alors fait des victimes qui, quoi qu’il arrive, sont déjà derrière nous. Les cadavres des gosses de Juan Miranda sont eux bien là dans Il était une fois la révolution, à ses pieds. Après une scène de furie guerrière rythmée par l’un des plus beaux thèmes de Morricone, le père qui jusqu’alors était si distant par rapport à cette Révolution, prend de plein fouet la réalité de son pays. Celle qui était dissimulée jusqu’alors sous la farce a désormais le visage de ses six enfants au sol. Tous. Les six. Je ne les avais jamais compté avant. Rod Steiger se retient de cabotiner et sous le regard minéral de James Coburn tient là une des plus surprenantes séquences du film. Plus émouvante encore car elle fait suite à la plus grande séquence de destruction de toute la filmographie de Leone.

D’un extrême à l’autre, les cadavres se font alors plus identifiables et la fumée disparue laisse apparaître des visages à la place des ombres, des prénoms au lieu des figures. L’amitié, thème si cher au cinéaste, reste alors la dernière chose à laquelle peut se raccrocher Juan Miranda. Pourtant, Il était une fois en Amérique enfoncera le clou douze années plus tard : les héros de Leone finissent toujours seuls. On est loin de la figure du cow-boy solitaire mais plutôt au centre même de la noirceur du Cinéma de Leone. Et l’Italien sait terminer ses films. Les derniers plans amenant toujours avec eux la même mélancolie. Et moi alors? demande Juan Miranda à la caméra après n’avoir pas pu sauver son copain. L’Histoire continue, mais cette fois-ci, seule. Leone n’a pas arrêté de nous le répéter : pour tous ces visages, toutes ces mélodies, après il n’y a plus rien. Et moi alors? Pour lui comme pour nous, le vertige.

 

Titre original : Duck you sucker

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Durée : 158 mn


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