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Holy Smoke!

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(Dés)envoûtement dans un outback psychédélique.

Le fond de l’air est orangé, il appartient d’abord à l’Inde puis à l’outback. Les images sont kitsch, dès le générique de début où les figurants semblent complices de la création du film, dansant en accord avec sa musique, elle aussi très kitsch. Petites fleurs et papillons apparaissent à l’écran au sein d’un montage aux traits psychédéliques et illuminent soudainement les pensées d’une jeune femme, Ruth (Kate Winslet), sujet d’une comique révélation lors d’un voyage en Inde. La famille, elle-même un peu toquée et restée au pays à Sydney, aussitôt avertie de ce bouleversement spirituel, entreprend la reconquête de l’esprit de leur fille en faisant appel à un expert dans le retour à la raison. L’intrigue est saugrenue, peu crédible telle que présentée dans le film ; les personnages virevoltent les uns vers les autres de façon tout à fait aléatoire et l’épilogue final vient, et c’est dommage, briser le déséquilibre de ce film loufoque. Qu’importe, pourtant, car ces maladresses comptent peu dans ce cinquième long métrage de la cinéaste Jane Campion.

L’emprise de cette œuvre réside ailleurs, dans son dérèglement sensible, dans son extravagance hallucinogène. Jane Campion délaisse un certain formalisme à l’œuvre dans ses précédents films. Le film ressemble à un petit bibelot rétro qui prend vie. La famille de Ruth roule dans une voiture aux cornes de cerf, un plan de jeu vidéo bleu électrique s’intercale entre des paysages de l’outback et des archives de Charles Manson. Les images du film pourraient s’acoquiner avec un esprit de secte, heureusement tellement troublé et libre qu’il disparaîtra aussitôt. Holy Smoke est un objet bizarre dans la filmographie de Jane Campion et mérite d’être vu. Guillermo de Torre, grand défenseur des idées de Jean Epstein, a pu écrire dans ce qu’il nommait ses « poèmes photogéniques » évoquant le cinéma : « Des visages / des grimaces / des mines / des accords faciaux / de l’émotion illuminée » (1). Ces petits vers pourraient correspondre à la magie qui opère dans ce film : « de l’émotion illuminée ».

Un petit homme en santiags croco et aux cheveux gominés exerce le beau métier de « désenvoûteur ». 189 sujets désenvoûtés au compteur, seulement 3,5 % de récidive. Pour prêter ses traits à P.J. Waters, Jane Campion a choisi Harvey Keitel. L’apparition du nom, de l’image et du visage font sourire, tant cet acteur américain au talent immense et à la présence photogénique immuable entraîne avec lui rien de moins que de l’envoûtement. Sans oublier que cette compagnie renvoie à La Leçon de piano (The Piano, 1993), première collaboration de Jane Campion avec l’acteur. Les spectateurs de ce film peuvent se souvenir de l’empreinte magnétique de renaissance et de sensualité laissée par Baines (Harvey Keitel) sur une Ada (Holly Hunter) emmurée et muette. Aussi, dans Holy Smoke, un envoûtement en chassant un autre, il était tentant de voir en la personne de P.J. Waters, l’envoûteur remplaçant le gourou indien de Ruth. Il n’en sera rien. L’expert en désenvoûtement le plus célèbre des États-Unis fera lamentablement échouer ses principes de soin rationnels voire idéologiques : isoler le sujet, obtenir son attention, le provoquer…Car le sujet, à l’image du film, est moins endoctriné que joyeusement foutraque.

Ruth a l’excentricité de Sweetie (Sweetie, 1989) et l’esprit assoiffé d’Isabel Archer (Portrait de femme, 1996), elle correspond, avec la singularité de sa personnalité, aux personnages féminins que Jane Campion construit de film en film. Ruth court en sari au milieu des autruches, répand des pierres formant un « HELP »  de désespoir alors qu’elle est en « cure » dans une cabane perdue avec P.J. Waters, et apparaît bien moins manipulable qu’il n’y paraît. Les garde-fous tombent rapidement et une relation sans limites s’installe entre elle et P.J., à l’image du décor sauvage et démesuré dans lequel ils existent. Cette union accidentelle et inadéquate de Sailor et Lula maladroits (Sailor et Lula – David Lynch, 1993), union actorale entre Kate Winslet et Harvey Keitel, offre au film une grande partie de sa beauté et de son « émotion illuminée ». Lorsque Ruth met du rouge sur les lèvres de P.J. dans une scène où elle l’humilie sans doute bien malgré elle, c’est dans un instant très fugace, un gros plan sur le visage d’Harvey Keitel que l’on ressent le dur coup de cisailles porté au cœur du désenvoûteur. C’est la même entaille qu’il porte en retour à Ruth, écrivant sur son front : « Be kind« . Dans Holy Smoke, beaucoup de choses sont déréglées : P.J. Waters erre désespéré en petite robe rouge dans la flore désertique et Ruth marche sur des semelles composées de livres pour épargner ses pieds mais toujours, dans cet Épinal austral, « les êtres arrachent leurs visages et les choses projettent leur âme » (2) .

(1) Guillermo de Torre, Photogénie, dans Daniel Banda, José Moure, Le Cinéma : l’art d’une civilisation 1920-1960, Collection Champs Arts, Éditions Flammarion, 2011, p.83.
(2) Ibidem, p.85.

Titre original : Holy Smoke!

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Durée : 115 mn


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