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Fin d’automne

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Un film placé sous le signe de l’amour et du mariage.

Fin d’automne s’ouvre sur un rassemblement autour d’une cérémonie mortuaire : son présents la veuve, la fille, et quelques amis du défunt, mort sept ans auparavant. Pourtant, l’heure n’est pas au recueillement : durant ces premières séquences, la religion est évacuée. La dimension solennelle de la cérémonie est fracturée par l’arrivée d’un autre personnage (qui, malgré son retard, estime être arrivé beaucoup trop tôt !). De même, les deux discussions qui entourent le cérémonial se font dans le rire et la bonne humeur, et portent sur les plaisirs de la vie (nourriture, amour). Il ne faut en aucun cas y voir un irrespect quelconque envers le mort, mais bien plutôt une position déjà claire que semble prendre le film : il ne sera en aucun cas placé sous le signe de la mort, mais bien plutôt sous le signe de la vie et du bonheur, même si tous les personnages n’en ont pas la même vision.

Toute la suite du film porte sur deux thèmes : la question de l’Amour et celle du mariage. En témoignent deux scènes qui se suivent. Tout d’abord, une discussion entre amis : suite au départ de la veuve Akiko et de sa fille Ayako, les trois amis avec qui elles avaient dîné continuent à parler entre eux. Leurs propos portent sur leur amour de jeunesse pour Akiko. En quelques mots, nous comprenons que leur ancienne passion est toujours vive ! La discussion se poursuit ensuite, avec retenue mais beaucoup d’humour, sur la relation sexuelle. Il faut se résoudre à cela : c’est ainsi qu’Ozu voyait l’Amour, dans sa dimension masculine.
La scène suivante, en revanche, nous montre la relation qu’un des amis entretient avec sa femme : il est clair qu’aucun amour ne ressort de ces moments, pas même une quelconque forme d’affection. Il devient alors significatif que leur discussion porte sur le mariage ! (en l’occurrence, celui de Ayako).

C’est ainsi que le film fait clairement la distinction entre Amour et mariage. Toute la suite tient à ce problème : comment les deux peuvent s’articuler ? A ce niveau, le personnage de Ayako est crucial, car c’est elle qui exprime le plus clairement ses positions, par ses propos mais aussi ses actes : le mariage, selon elle, ne peut venir qu’après l’Amour. Le mariage en lui-même est même secondaire, c’est un acte social destiné à rompre avec ses parents pour démarrer une nouvelle vie, ce qu’elle se refuse pour le moment. On peut voir comme une certaine ironie le fait qu’Ozu lui fasse trouver l’homme qu’elle aime parmi les personnes qu’on lui propose en mariage. Mais cela ne contredit pas ses positions : ce qui compte, c’est que l’Amour advienne dans le plus pur hasard, et non seulement parce qu’on le cherche.
Tout l’enjeu, pour ce personnage, sera d’accepter de quitter sa mère, une fois l’homme rencontré : le mariage devient alors, non plus un fait social, mais une reconnaissance de l’Amour, c’est à dire l’acceptation, non sans hésitations et déchirements, que l’Amour doit supplanter sa très forte affection pour sa mère. On saisit alors tout le sens du mélodrame qui s’instaure, dont l’objet premier (la discorde sur le mariage imaginaire de sa mère) n’est que l’apparence du problème.

Face à cela, le personnage de la mère a une position particulière. Lorsque la discorde éclate avec sa fille, on dirait qu’elle ne cherche pas à dissiper le mélodrame : elle ne s’obstine pas à prouver que son mariage avec Hirayama est une pure invention, qu’elle n’était au courant de rien. C’est qu’au fond, elle semble estimer qu’il s’agit là de l’unique moyen pour sa fille d’accepter la séparation : apprendre d’elle-même qu’une perspective autre que leur relation existe. Il s’agit là, en quelque sorte, de son dernier acte pédagogique.

Quant aux hommes, il faut se rendre à l’évidence : ils sont confondants de maladresse ! Ils semblent vouloir bien faire (quoi qu’ils peuvent se révéler odieux entre eux : voir la scène terrible, à peine tempérée par un certain humour, où deux d’entre eux doivent annoncer au troisième qu’il ne vaut mieux pas songer au mariage prévu). Pourtant, le fait est là : ils veulent séparer Ayako et Akiko, la fille et la mère. Pourquoi donc ? Ils ont vraisemblablement l’idée que tout doit rentrer dans « l’ordre des choses » : il y a une sorte de consensus entre eux là-dessus. Et cet « ordre des choses », ce n’est pas vraiment l’Amour, mais plutôt le couple. Et c’est ce que le mariage consacre, d’où leur obstination. Il faut remarquer à quel point Ozu est dur envers les hommes, dans ce film en particulier : malgré sa tendresse manifeste, il leur prête parfois des traits peu défendables !

Une pensée pour l’amie d’Ayako, qui est un personnage important car elle fait le lien entre hommes et femmes : c’est grâce à elle que le mélodrame se débloque. Elle est une sorte de médiateur, dans la mesure où elle pousse chaque parti à prendre conscience de ses fautes. En effet, lorsqu’elle viendra demander des explications au groupe d’amis, il faudra d’abord qu’ils s’excusent de la situation qu’ils ont créée avant qu’elle n’accepte de les écouter attentivement. De même, elle cherchera peu après à tester la motivation d’Hirayama, le prétendant d’Akiko. L’aime-t-il vraiment, où ne saisit-il la situation que parce qu’elle s’est présentée ?

Nous ne saurons pas vraiment si c’est le cas, Akiko refusant finalement de se marier. Elle choisit de rester seule, dans le souvenir de son défunt mari, et annonce ainsi le sujet de ce qui sera le dernier film d’Ozu, Le Goût du Saké.

Titre original : Akibiyori

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Durée : 128 mn


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