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DVD « Tell Me Lies »

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Là où certains cherchaient le spectaculaire, Peter Brook, lui, tentait de contrecarrer le mensonge.

Réalisé par Peter Brook en 1968 et n’ayant jamais connu de véritable sortie sur les écrans de cinéma (1), Tell Me Lies nous arrive aujourd’hui en version restaurée et, surtout, inédite. Un des compléments du DVD, « Chasseurs de films », met en avant la collaboration fructueuse de Séverine Wemaere et de Gilles Duval, mi enquêteurs, mi restaurateurs (2). Ils reviennent ensemble sur la genèse de leur entreprise, née d’une discussion entre Peter Brook et Jean-Claude Carrière. Le premier possède le désir de retrouver un film auquel il tient énormément mais qui semble perdu à tout jamais. Le deuxième l’oriente vers le duo précédemment cité, vers lequel le cinéaste va alors se diriger, sans aucun indice en poche qui puisse faciliter leur recherche. Pour Séverine Wemaere et Gilles Duval, donc, la tâche confiée ne fut pas aisée mais il semblait falloir plus qu’une aiguille dans une botte de foin pour les décourager. De ce fait, après une enquête rondement bien menée auprès de ceux qui ont fait le film ainsi qu’au sein des archives du British Film Institute, les deux accolytes dénichèrent ce que Peter Brook pourrait appeler son précieux : l’internégatif du film et sa bande son optique. La restauration de l’œuvre quasiment inédite peut alors commencer, pour le plus grand bonheur des spectateurs à venir mais, surtout, du cinéaste lui-même.

 

 

Le film de Peter Brook n’est pas une œuvre coup de poing seulement destinée à dénoncer l’infamie de la guerre du Viêt Nam. A travers Tell Me Lies, le cinéaste mélange les genres, vaquant de la pure mise en scène à l’étude anthropologique, en passant par la comédie musicale ainsi que par des revendications affirmées, brouillant alors, pour la plupart des séquences composant le film, la frontière entre fiction et documentaire. Nous pourrions fusionner les deux termes pour classer le film dans la catégorie bancale du docu-fiction, mais l’œuvre de Peter Brook dépasse cette idée tant il questionne l’immédiateté même des images qu’il met en exergue. Le caractère d’une image n’est ici défini que par son rapport à toutes les autres, qui constituent autant de correspondances, le montage permettant alors au spectateur d’entrer directement dans l’urgence des propos et de l’évènement. Par conséquent, devant les images choisies par Peter Brook, tout citoyen passif devient alors spectateur actif. C’est tout l’inverse des guerres, du Viêt Nam à la Syrie, racontées par les télévisions. Telles des projections convulsives, les images de l’horreur emplissent nos lucarnes jusqu’à saturation. C’est aussi contre cela que Tell Me Lies va s’indigner, questionnant le rapport entre le spectateur et les images qu’on lui donne à voir, grâce notamment à l’image de l’enfant brûlé au napalm dans les bras d’une femme, que l’on retrouve au début et à la fin du film, et qui agit comme véritable fil accusateur. La fin du film est, à ce propos, à la fois éblouissante et révélatrice. Un homme en questionne un autre et, par là même, nous interroge : « Combien de temps peux-tu regarder ce cliché avant de t’en désintéresser  » ?

Tout nous renvoie à notre présent, qui, à des degrés divers, connaît les mêmes problématiques, les mêmes urgences. Un seul et même écho, sans cesse répercuté.

 

 

Tell Me Lies joue des correspondances entre les différentes séquences qui sont autant de groupes de parole vers lesquels nous cheminons, toujours curieux de leurs discours. Peter Brook reprend les comédiens de la Royal Shakespeare Company, qui ont fait le succès de sa pièce US, créée en 1966, et amène la caméra dans des directions hasardeuses, quelquefois contradictoires. Au gré d’apparitions ou de scènes plus préparées, nous partageons la conversation entre Stokely Carmichael, alors un des leaders du Black Panther Party, et une jeune Vietnamienne. Nous assistons aussi au défilé cynique de différents acteurs nous démontrant en quelques phrases bien tournées les mille et une manières de se faire réformer. À chaque individu sa manière de protester et Peter Brook n’oublie pas celle, tragique, de Norman Morrison, qui a décidé de s’immoler par le feu devant les portes du Pentagone le 2 novembre 1965. A travers ses images, Peter Brook marque d’un sceau inestimable l’implication de chacun dans les souffrances de l’Humanité

Beaucoup qualifient ce film d’ovni cinématographique mais loin de nous cette déduction excessive. Voilà simplement un film habilement documenté et criant de vérité.

L’édition DVD de Tell Me Lies comprend des entretiens passionnants avec Séverine Wemaere et Gilles Duval, les restaurateurs du film, ainsi qu’avec Peter Brook lui-même.
 
 
 
 
Tell Me Lies de Peter Brook – DVD édité Blaq out – Sortie le 3 février 2014.
 
 
(1) Le film, durant l’année 1968, connut un bref passage dans des salles à Londres, à New-York ainsi que dans quelques villes américaines. Il fut programmé au Festival de Cannes 68 qui fut interrompu suite aux événements houleux de cette année-là. Il fut néanmoins projeté à la Mostra de Venise en septembre de la même année, où il reçut une mention spéciale du Jury et le prix de la Critique Luis Bunuel.
(2) La restauration du film de Peter Brook a été rendue possible grâce à la Fondation Groupama Gan pour le Cinéma et la Fondation Technicolor pour le Patrimoine du Cinéma.

Titre original : Tell Me Lies

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Durée : 108 mn


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