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Du plomb pour l’inspecteur (Pushover, 1954)

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Richard Quine s’essaie en 1954 au film noir et y introduit Kim Novak comme objet de fantasme.

­Histoire de gangsters

Ça commence par un casse. Au petit matin, avant même son ouverture, deux hommes armés entrent dans une banque. Ils s’occupent du flic à l’entrée et une fois hors d’état de nuire, l’un des deux s’assoie dans un fauteuil et braque la porte avec son arme. Ainsi installé, il attend les premiers clients mais surtout le directeur qui leur ouvrira le coffre. Cet homme sûr de lui au visage fermé, Harry Wheeler (Paul Richards), est la tête pensante de la bande. Tout s’est déroulé selon ses plans et pour lui comme pour le spectateur, il ne reste plus qu’à attendre. Le générique peut alors défiler et le titre original du film apparaître: Pushover – littéralement, un jeu d’enfant.
 

En ouvrant Du plomb pour l’inspecteur de cette manière, avec des plans très fluides suivant le moindre mouvement des voleurs, Richard Quine nous plonge directement dans l’ambiance de son film et fait les présentations. Selon les codes du film noir, Harry Wheeler sera le bad guy à mettre derrière les verrous. Ouvrir le film de la sorte, c’est mettre en pleine lumière la menace, le danger autour duquel se construira tout le récit. On ne sait pas encore qui va le tuer ou l’arrêter, mais on sait déjà qu’il va falloir le faire. Richard Quine s’amuse de ces codes dès la première scène. La réaction des employées devant l’arme de Wheeler, presque plus surprises qu’apeurées est également la nôtre. La soudaineté des premières minutes résonne comme si le cinéaste avait voulu dès la première scène, se débarrasser en une fois de tous les éléments du genre ; les jeter à l’écran dès la première minute pour se concentrer alors sur autre chose.

En effet tout est là, dans un magnifique noir et blanc glacé et humide : des braqueurs de banques, un policier qui veut devenir un héros, un sac de billets, un tueur de flic… On n’est pas très loin de la litanie de Jean Seberg, six ans plus tard, présentant dans la bande annonce d’A bout de souffle, « la jolie fille ; le vilain garçon ; le revolver ; le voleur d’auto ; la police ». Richard Quine choisit de nous mettre tout de suite suite face à ces figures quitte à les détruire par la suite ou à les transformer. Ainsi, très tôt, on se désintéressera du sort d’Harry Wheeler et mis à part une courte scène en fin de film, on ne le reverra plus. Les hôtels minables, les planques durant des nuits entières dans des voitures enfumées, des coups de revolver dans le dos, tout est bien là. Mais Richard Quine, après avoir fait tomber un voile noir sur son film, va s’intéresser à une autre figure, celle à laquelle on ne peut pas échapper : la femme fatale.

La machine infernale

Chargé de retrouver la trace d’Harry Wheeler, l’officier de police Paul Sheridan (Fred MacMurray) ne trouve à la place que sa petite amie et tombe amoureux d’elle. Kim Novak dans son premier rôle fait des merveilles de ce personnage de jeune femme forte, Lona McLane et irradie littéralement le film de sa présence. On en oublie la noirceur des lieux, de la nuit presque continue qui les habite et on se trouve surpris de la chaleur qui se dégage de ce film. Richard Quine y est pour beaucoup dans la mise en valeur de chaque personnage, l’écriture également, ne laissant aucun visage, aucune silhouette dans l’ombre, mais le plaisir de jouer de Kim Novak emporte tout sur son passage. Quand Lona tombe amoureuse de Paul, les deux jeunes gens décident de voler l’argent du casse initial pour partir ensemble. Le flic devient ripoux, la copine du voleur tombe sous le charme et Richard Quine continue de nourrir les codes du genre.
 

Pourtant, une idée va renverser le film et le transformer petit à petit. Paul et son collègue Rick (Philip Carey) sont chargés d’espionner Lona jour et nuit afin de guetter le retour d’ Harry Wheeler – le bad guy qui était au début du film une véritable figure du genre n’est à ce moment là plus qu’un nom. Pour cela, ils se trouvent dans l’appartement en face du sien et à l’aide de jumelles, regardent la jeune fille vivre chez elle, se changeant en voyeurs. Paul ne manque pas une miette de ce qui se passe dans l’appartement de Lona tandis que Rick lui espionne sa voisine, Ann (la délicieuse Dorothy Malone), totalement étrangère au récit et à ses enjeux. Comme Hitchock la même année avec Fenêtre sur Cours, Richard Quine transforme ses personnages en spectateurs et donnent ainsi un beau recul à l’allure de ce film. Paul est fasciné par Lona comme nous le sommes par Kim Novak et le besoin de Rick de voir vivre Ann devient addiction. L’espace qui sépare les deux appartements est le même qui sépare le spectateur de l’écran et le téléphone de Lona quant à lui, également sur écoute, donne à Paul le son qui manquera à James Stewart. Enfermés dans leur appartement de planque, les deux hommes se confrontent pourtant à plusieurs reprises à la réalité de ces femmes. Dans l’ascenseur de l’immeuble ou alors dans ses couloirs, Richard Quine joue avec brio de cet espace à disposition, rapprochant ou écartant ses personnages jusqu’à la réunion finale. Le résultat de ces rencontres est pourtant inlassablement le même: le retour de chacun dans leur espace respectif.

Si le cinéaste donne à ses personnages une vraie humanité – le couple en devenir que forment Ann et Rick est très touchant -, il ne peut rien face au destin, face à cette machine qui régit tout ces personnages et les broie. L’histoire entre Paul et Lona n’a ainsi aucune chance d’exister. Paul finira comme Jean-Paul Belmondo dans A bout de Souffle, le nez sur l’asphalte, alors qu’il était sur le point de s’enfuir avec l’argent et son amour. Lona pleure mais pas tant que ça. Comme nous, elle se doutait bien qu’il n’y aurait pu avoir d’autre fin à leur histoire. Paul commence à comprendre et dans un ultime souffle, s’interroge sur sa condition même de personnage : « We really didn’t need that money, did we ? ». Richard Quine se dépêche de terminer son film et dans un dernier travelling arrière, laisse l’homme là, sur le sol. Il ne serait pas impossible qu’une fois l’écran noir tombé, Paul ait essayé de se relever.

Titre original : Pushover

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Durée : 89 mn


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