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Du côté d’Orouët

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Odyssée intime cocasse, tendre et mélancolique…

Après le pourtant bel accueil critique de son inaugural Adieu Philippine (1962), Jacques Rozier va rencontrer les plus grandes difficultés à signer son deuxième film. Sa mauvaise entente avec Georges de Beauregard (producteur emblématique de la Nouvelle Vague) sur le tournage d’Adieu Philippines lui vaut une mauvaise réputation dans le milieu, ajouté à des méthodes de travail singulières (Rozier ne présentant jamais un scénario fini car dès lors il s’en désintéresserait). Il doit donc pour un temps retourner travailler à la télévision où il réalise la série Ni figue, ni raisin puis un épisode de la série documentaire Cinéastes de notre temps consacrée à Jean Vigo. C’est d’ailleurs grâce à deux producteurs de l’ORTF qu’il aura la possibilité de revenir au cinéma avec Du côté d’Orouët, produit dans les conditions économiques d’un téléfilm notamment au format 16 mm. Ce financement éloigne le projet de la direction initiale voulue par Rozier, plus érotique.

Du côté d’Orouët, certes bien ancré dans son époque, se déleste cependant des velléités politiques et sociales d’Adieu Philippine. Dans ce dernier l’imminence du départ pour la Guerre d’Algérie du héros jetait un voile funeste sur le postulat léger d’amourette juvénile de vacances en Corse. On suit ici trois jeunes filles, Joëlle (Danièle Croisy), Karine (Françoise Guégan) et Caroline (Caroline Cartier) en vacances à Orouët sur la côte vendéenne. L’introduction nous montre la grisaille de la vie urbaine, tant dans le travail de bureau de Joëlle que dans les tentatives de séductions de son chef Gilbert. Les vacances constituent donc une évasion que Rozier construit dans la spontanéité du quotidien mais aussi une forme de compte à rebours menant vers la fin de cette parenthèse enchantée – à travers les intertitres datant les jours, répertoriant les lieux où déambulent les personnages. Ce déracinement n’amène cependant pas de révélation particulière, entre les désirs terre à terre de Joëlle préoccupée par son régime, ou les amusements puérils de Karine et Caroline moquant notamment l’accent local dans leur prononciation de Orouët. Rozier se déleste de toute trame narrative classique pour observer ce quotidien de fin d’été dans toute sa fastidieuse langueur. C’est là qu’il cherche à capturer l’émotion, les sursauts d’humanité, sans ressort dramatique marqué. Le film passe ainsi souvent des rires à la mélancolie sans prévenir, de manière insidieuse dans le ressenti du spectateur. On finit ainsi par deviner la légère mise à l’écart de Joëlle face à Karine et Caroline qui partagent des souvenirs d’enfance communs en ces lieux. L’arrivée impromptue de Gilbert appuie cela, compagnon de jeu et source de moqueries potaches pour elles tandis que Joëlle ne peut s’empêcher de mépriser ce collègue collant et rasoir venu la poursuivre jusque sur son lieu de vacances.

Cette apparition relance la dynamique du récit, les moments complices et potaches (la scène des anguilles vivantes) alternant avec d’autres plus rudes mais reposant toujours sur la volonté d’improvisation de Rozier. La possibilité d’un tournage en prise son direct (les bandes perdues sur Adieu Philippines avaient obligé à recourir à la postsynchronisation moins spontanée sur ce dernier) permet au réalisateur de radicaliser sa méthode, laissant tourner la caméra suffisamment longtemps pour que les comédiens lâchent prise, cèdent à des réactions plus naturelles en ne sachant pas s’ils sont toujours (ou déjà) filmés. En coulisse notamment Bernard Menez était tout autant sujet aux taquineries de ses partenaires qu’à l’écran. La trame est lâche mais le fil rouge repose sur les sentiments des personnages et c’est là que la mise en scène se laisse voir sous l’aspect « sur le vif ». Le bellâtre Patrick amène ainsi une certaine tension amoureuse, notamment lors de la scène du repas où Rozier isole le regard jaloux de Joëlle vers Kareen et Patrick dont la conversation chuchotée envahit la bande-son. C’est par ces attitudes discrètes, ses petits gestes qui trahissent, que les protagonistes sortent de leur hédonisme. Le départ progressif de chacun ne naît pas d’un conflit mais du ressenti de la fin ou de l’impossibilité de quelque chose dans l’atmosphère (cet ultime repas mortifère et épuisé). Le cadre naturel a une importance fondamentale dans cette idée, les matinées baignées de lumières, les déjeuners nonchalants et les cavalcades sur la plage cédant progressivement aux fins de jour crépusculaires, au silence lourd de sens. Les ambiances et nuances de la photo de Colin Mounier jouant sur la subjectivité des personnages dans la façon de les fondre au sein de ce décor naturel (très beau plan où se dessinent les ombres de Joëlle et Caroline avec en arrière-plan une fenêtre ouverte sur la fin du jour), l’ébahissement serein et l’amertume s’entrecroisant constamment.

Un spectacle où il se passe peu mais qui captive et frustrerait presque dans ce retour à la ville final où l’on sent toutes les possibilités de poursuivre le récit. Une belle réussite qui restera pourtant confidentielle en sortant trois ans après son tournage et en ne restant qu’une semaine en salle. Il faudra une ressortie en 1996 (et un format gonflé en 35 mm pour l’occasion) pour que Du côté d’Orouët acquiert la renommée qu’il mérite.

Titre original : Du côté d'Orouët

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Durée : 150 mn


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