Select Page

Doute

Article écrit par

« Doute » distille avec talent la suspicion, et remet les convictions entre les mains du divin. Meryl Streep et Philip Seymour Hoffman au sommet de leur art. Un petit bijou de ce mois de février… peut-être un des meilleurs films de l’année.

Parler du pire sans le montrer ; suggérer cette atrocité avec une nécessaire pudeur. Doute s’attaque à un sujet sans jamais le nommer : la pédophilie. John Patrick Shanley, auteur et réalisateur, avait déjà eu un grand succès dans le monde entier avec la pièce (Doute a été présentée à Paris au théâtre Hébertot au printemps 2006, mise en scène par Roman Polanski). Le cinéma lui permet une amplitude que la restriction de la scène n’autorisait pas. Ainsi, les alentours automnaux de l’école permettent des confidences entre femmes, les jardins deviennent des lieux d’intimité, les enfants courent et crient dans les couloirs… nombreux et pourtant si seuls. L’étendue distille les soupçons et laisse le doute s’installer.

     

Maîtresse-mère de cette institution, l’énigmatique Sœur Aloysius offre à Meryl Streep un rôle à la hauteur de son talent. Mystérieuse, renfermée et pourtant prête à exploser à tout moment, elle incarne celle qui sème le doute. Son angoisse s’est faite homme en la personne du Père Flynn (Philip Seymour Hoffman). Il est le poison qui se répand au sein de son établissement. Une lutte discrète s’engage alors, et, lors d’un face à face dans le bureau de Sœur Aloysius, le dialogue se métamorphose petit à petit en un magnifique duel d’acteurs, aussi mémorable qu’intense : un combat de titans pour le salut d’un enfant.


 


Doute
inspire une réflexion plus générale sur la société (occidentale) dans laquelle nous vivons. Au milieu de ces multiples certitudes qui seraient le signe d’une volonté farouche ou d’une ambition dévorante, exprimez ses « je-ne-sais-pas » apparaît comme une faiblesse. Le doute n’est pas permis car il place l’individu dans un espace de non-combativité, à une époque où la performance est signe de toute richesse. Car ne pas savoir (en tous les cas ne pas être certain des choses), c’est s’autoriser un luxe qui n’est plus de ce monde : prendre le temps. Temps de la réflexion, temps de l’absence, temps du silence… minutes précieuses qui laissent au cœur choisir quand l’esprit ne sait plus. Mais aujourd’hui le doute n’est plus permis : on doit savoir. Pourtant le calme et la tranquillité, symboliquement représentés à l’écran par l’univers religieux, offrent à ce monde bruyant (le quartier du Bronx), des fondations solides.

  

Les sermons du Père Flynn substituent le cauchemar à la pudeur : dans cette église remplie de fidèles, les mots du prêtre résonnent et rebondissent sur les murs. La force de sa parole d’homme de foi réside dans sa capacité à paraître… Il se veut moderne et penseur, détaché de l’antique conception véhiculée par sa religion. Ce qu’il dit est transformé par sa propre perception des choses, et modifié par celui ou celle qui entend. L’impact du sermon dépasse les murs de l’église, il entre dans les familles et se promène dans les rues. Jamais il n’avouera quoi que ce soit, jamais il ne fléchira devant l’acharnement de Sœur Aloysius. Et ce n’est pas Sœur James (Amy Adams), jeune institutrice inexpérimentée et naïve, qui pourra lui tenir tête et lui faire avouer l’inavouable.

    

L’entreprise n’était pas aisée, et le sujet loin d’être évident. Avec le même talent que pour la pièce de théâtre, John Patrick Shanley fait de son histoire une véritable fable philosophique sur les interrogations humaines. Il manie avec tact les images et les mots, confère à ses acteurs une dimension mythologique et envoûtante. Le lieu du doute est finalement secondaire, l’essentiel réside dans cette faculté à transmettre une certaine forme de clairvoyance.

Titre original : Doubt

Réalisateur :

Acteurs : , , ,

Année :

Genre :

Durée : 105 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Qui a tué le chat?

Qui a tué le chat?

Après “l’argent de la vieille”(1972) et avant “le grand embouteillage”(1979), Luigi Comencini se commet dans une satire implacable qui vise à débrouiller l’écheveau des travers de la société de son temps. Sous le vernis de la farce à l’absurde déjanté s’écaille une vision lucide et décomplexée. Décapant.

Casanova, un adolescent à Venise

Casanova, un adolescent à Venise

“Casanova, un adolescent à Venise” dépeint une tranche de la vie picaresque de l’auteur-mémorialiste libertin de “Histoire d’une vie”, Giacomo Casanova. Cinéaste de “l’innocence perdue”, Comencini s’inspire des tableaux de genre du peintre vénitien Pietro Longhi pour leur insuffler le mouvement comme autant de saynètes croquant les moeurs dissolues de l’aristocratie de la république vénitienne au siècle des lumières le tout somptueusement enchâssé sur la toile de fond en trompe-l’œil de la lagune.