Comancheria

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« Western crépusculaire » du XXIe siècle, « Comancheria » saisit l’Amérique en plein désarroi de notre époque.

C’est le plan fixe d’un coin des Etats-Unis dont la planéité de parkings et de bâtiments à grande échelle n’a d’égale que sa démesure géographique, disparaissant vite pour un panoramique à hauteur d’homme, aux couleurs d’une surexposition pâle. C’est l’Amérique que le photographe Doug Rickard a saisi à partir d’images récupérées sur Google Street View : des rues en déshérence, avec quelques tags post guerre en Irak, des paysages mornes de baraquements rouillés et abandonnés où plane plus que jamais le sinistre héritage reaganien. Dans Comancheria, western contemporain, le décor est celui de villes insignifiantes et à moitié désertées de l’état texan. Tôt un matin, deux frères, Toby et Tanner, braquent la Texas Midlands Bank, à son heure d’ouverture et avec une unique employée. C’est leur schéma d’opération : s’attaquer aux petites agences d’une même banque, aux premières heures du jour afin d’éviter le risque d’affluence, et empocher suffisamment d’argent pour que Toby puisse reverser sa pension à son ex-femme et empêcher la saisie du ranch dont il a hérité après le décès de sa mère.
 
Pas de pedigree glorieux pour ce rancher taiseux et son frère fanfaron tout juste sorti de prison, desperados de l’Ouest néanmoins soudés par une sincère fraternité. C’est autour d’eux que David Mackenzie articule son western, déclenchant au fur et à mesure de leur périple une traque qui aboutit à un carnaval de flingues. C’est également un duo d’hommes qui, tout en les pourchassant, leur font écho : deux Texas rangers, un vieux loup au bord de la retraite et son adjoint un peu plus jeune, d’origine indienne. L’effet miroir produit provient de la caractérisation des personnages : c’est dans la diction abîmée et balbutiante que Jeff Bridges donne à son rôle de Marcus Hamilton, ou dans son affection pour son collègue nouée à un racisme même plus conscient, que s’exprime un échec social et culturel qui est également le lot des frères Howard ; c’est aussi dans l’abattement joué par Chris Pine, auquel Ben Foster oppose un entrain quelque peu désespéré. Un raté de vies individuelles qui était également l’ombre de l’agent du FBI Kate Macer, interprétée par Emily Blunt, dans Sicario (Denis Villeneuve, 2015). Vêtue de son t-shirt gris interchangeable, le corps sué de la moiteur du désert, elle faisait, du côté de la frontière mexicaine, les frais d’un désenchantement complexe, étroitement lié au cynisme régulant le monde dans lequel elle gravitait.

  

 

 

Il faut attendre la dernière partie du film pour souscrire au déclenchement de guns propre au genre. Auparavant, la cavale se fait dans une succession de véritables tas de ferraille volés, "real piece of shit" de voiture comme dira une employée braquée. L’enquête est retardée à cause de banques qui n’avaient pas mis en place leur système de vidéosurveillance, les enquêteurs attendent dans un motel devant la télévision que les braqueurs surgissent. Il y a quelque chose de rance dans cette accumulation discrète mais bien présente de dysfonctionnements et d’inertie. Devant une station-service apparaît lors d’une scène, dans la même ligne de mire, un cheval blanc récupéré par un cow-boy et, devant lui, une voiture de course vert pomme conduit par de jeunes rednecks. On se trouve bien hésitant à déterminer lequel des deux véhicules constitue une anomalie, tant rien ne semble avoir véritablement changé dans ce Far West dont l’immensité des terres texanes constitue la scène primitive ; suspension de temporalité qui ne fait que renforcer le désarroi local. C’est, par exemple, toujours l’histoire de l’américain blanc contre le comanche dont il est question dans une scène au Casino, entre Tanner et un Indien.

Si l’on excepte une partition musicale appuyée et convenue (dans les moments d’émotion notamment), qui vient contrarier la sécheresse particulière de la mise en scène et une fin de trop, Comancheria forme peut-être un des westerns les plus singuliers de notre temps. D’une tristesse insidieuse, il s’associe, par son caractère, à la noirceur particulière des westerns des années 1960, sans pour autant renouer avec la déflagration insoutenable que proposait un Sam Peckinpah. Son beau duel final dans les montagnes n’a pas, à dessein, d’impact saisissant. Précis et froid, il s’achève sans gloire, sous une chaleur qui étouffe. On peine à voir qui peut sortir « gagnant » de la donne que propose l’oeuvre. Elle saisit à la gorge à petit feu, jusque dans son titre original, « Hell or high water », qui fait référence à une clause juridique rendant impossible toute annulation d’un contrat dans lequel l’acheteur rencontrerait des difficultés pour payer, quelles qu’elles soient. C’est l’héritage funeste et clairvoyant, rongé d’un capitalisme sauvage, de ce que le générique d’une série américaine bien connue des années 1980 chantait sans ironie, à se glacer : « Dallas, ton univers impitoyable, glorifie la loi du plus fort, patrie du dollar, du pétrole, tu ne connais pas la pitié ». Comancheria montre avec acuité les conséquences directes d’un tel commandement, pour un pays qui ne conserve ici son envergure guère que dans son espace monumental.

Titre original : Hell Or High Water

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Durée : 102 mn


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