Il était une fois…
Jean-Michel Ropars nous propose, par son ouvrage, d’étudier la force de l’œuvre mythique de Joseph L. Mankiewicz, Cléopâtre. Soit un film dont la particularité consiste en ce que le tournage apocalyptique et fort dispendieux, comme seul peut-être Hollywood en a le secret (quoique les français ne sont pas si mauvais en la matière, à ceci près que le résultat en vaut rarement la chandelle) fait partie de la légende au point d’en usurper, pour partie, la portée artistique. Bien que cette légende soit mentionnée au cours de sa longue et intéressante introduction, c’est d’abord et surtout pour confronter l’histoire intradiégétique de l’œuvre à l’histoire historique, au fait historique, que l’auteur rédige son livre. Contant l’histoire du film, il a beau jeu d’expliciter, durant divers apartés le long de son récit, d’une part le rapport à la réalité des événements dépeints dans le film, leurs véracités ou leurs fantaisies, et d’autre part les sources historico-artistiques parmi lesquels a puisé Mankiewicz pour aboutir à son chef-d’œuvre maudit/mutilé. Le type de chef-d’œuvre dont la particularité réside qu’outre ses formidables qualités intrinsèques, le spectateur est en droit d’imaginer, de fantasmer, le film originel à jamais hors de sa portée.
De l’un à l’autre…
Un dialogue fluide et ciselé est donc créé entre le film et la réalité historique et l’auteur parvient à le développer, à le dévoiler en réalité, grâce à son écriture élégante et rigoureuse sans jamais juger l’un au détriment de l’autre ; parvenant à montrer que c’est par le biais de ce dialogue érudit et conscient que le film tire son magnétisme. Oui, il y a anachronisme et invention, mais cela n’empêche pas l’œuvre d’être valable tant par son ambition, sa forme, que par le respect du public, l’intelligence, que déploie Mankiewicz. Un respect du spectateur doublé d’un mépris pour « l’usine à saucisse » hollywoodienne qui s’apprêtait alors à entrer dans le déclin. Le dialogue mis en place et explicité par Jean-Michel Ropars est d’autant plus important que de nos jours, par bêtise ou au nom de l’idéologie, voir les deux, d’aucuns se permet de prétendre à manier la matière historique comme bon lui semble, avec légèreté et sans jamais envisager les conséquences de ses actes ; sans respect pour la science dont il tire pourtant son film. Soit l’antithèse de l’état d’esprit de Joseph L. Mankiewicz. Le point de vue développé dans le livre rend donc hommage à la démarche de l’un des auteurs hollywoodiens les plus sophistiqués de son temps, et donne envie de revoir ou de découvrir la filmographie de cet artiste.
Quelque part par là…
Qui plus est, la forme même du livre en facilite la lecture et encourage le lecteur à « aller voir par lui-même ». Loin des ouvrages académiques universitaires trop souvent austères concernant la mise en forme, trop jargonneux, l’auteur ponctue sa narration de multiples photogrammes représentant toutes les séquences de l’œuvre lorsqu’elles sont abordées. Soit une forme de vulgarisation scientifique bienvenue, de sorte que jamais les descriptions plastiques, interprétatives ou explicatives, ne deviennent absconses. Et si l’on ne devait faire qu’un reproche à ce bel ouvrage, ce serait qu’il eut été bénéfique d’insérer ça et là, durant la phase d’introduction et d’épilogue, quelques reproductions des diverses œuvres évoquées en références, notamment les tableaux ; on aurait même pu espérer la présence de quelques cartes représentant les territoires géographiques des empires de l’époque. Mais tout ceci, on l’aura compris, n’est que pinaillage. À qui veut lire un bon livre sur Cléopâtre, Joseph L. Mankiewicz, Elizabeth Taylor et Richard Burton (sans oublier Rex Harrison), sur le cinéma, l’histoire du cinéma ou l’Histoire tout cours, de façon tout ce qu’il y a de plus sérieuse, mais aussi distrayante (l’auteur peut se faire savoureusement ironique dans son commentaire) devra se procurer ce livre. Un livre que devraient avoir toutes librairies se vantant d’avoir un bon rayon consacré au septième art.




