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Bienvenue à Bord

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Après les airs, le camping, le Nord, le beauf investit une croisière de luxe. Encore une comédie « populaire » française, poussive et pas si drôle que ça.

Isabelle (Valérie Lemercier), DRH d’une grande compagnie maritime, vient de se faire larguer par son amant et virer par son patron, en fait une seule et même personne Jérôme Berthelot (l’excellent Lionnel Astier). Sa vengeance a un nom : Rémy Pasquier (Frank Dubosc), un chômeur de longue date qu’elle recrute comme animateur pour foutre en l’air la croisière inaugurale de la compagnie. Une fois à bord évidemment, il sera un piètre animateur, le cauchemar du PDG et du Directeur de Croisières Richard Morena (Gérard Darmon), mais va peu à peu se révéler comme le vent de bonne humeur et de fraîcheur dont tout ce monde avait besoin.


Publicité mensongère

 

Après avoir surtout sévi dans l’humour djeun’s et potache (la série H, Protéger et Servir, Poltergay), Eric Lavaine se lance dans la nouvelle tarte à la crème du cinéma français, un genre paradoxal et casse-gueule : la néo comédie populaire. Publicité mensongère s’il en est car s’il y a bien un personnage absent et/ou malmené dans cette nouvelle démarche quasi-brechtienne du cinéma français depuis les années 70, c’est bien le populo, relegué le plus souvent au rang de beauf naïf mais attachant, incarné dans sa forme la plus brillante par Frank Dubosc. Un cinéma populaire sans le peuple au final. Le comique – rejoint par bien d’autres comme Dany Boon – accompagne en fait un lent mouvement de scission entre le cinéma et ce qu’il est commun d’appeler les classes populaires (paradoxalement pas tant au niveau de la fréquentation que des modes de représentation médiatiques ou artistiques) ; mouvement entamé depuis la fin des années 70 – début des années 80, c’est-à-dire depuis la mort des trois géants de la franche rigolade nationale : Fernandel, Bourvil et surtout De Funès.
 

Jusqu’à présent, la comédie populaire (souvent à gros moyens et budgets) louait toujours plus ou moins un certain bon sens populaire, une certaine gouaille et débrouillardise jugées typiques du français moyen, qu’il soit du midi (Fernandel) ou du Nord (Bourvil) contre le bourgeois De Funès, incarnant à merveille le cliché du nanti, du nouveau riche – cadre supérieur enrichi grâce à la nouvelle économie de la consommation, sixties oblige. Mais même ce dernier n’était pas foncièrement antipathique car on comprenait toujours qu’il subissait dans la vie une double pression : obéir à ses patrons injustes et se faire respecter du petit personnel (La Zizanie, Le Petit Baigneur et même Le Corniaud sont basés sur ce modèle). Schéma trop compliqué pour le public de 2011, exit donc les nuances : les « riches » sont des êtres complexes, des intrigants pourris par l’argent et la réussite tandis que le « pauvre » est un être naïf, un poète sans œuvre aux pensées très simples. Evidemment, ce dernier aidera toujours l’autre à retrouver son âme et son innocence d’enfant, le pauvre s’entendant toujours très bien avec les tout-petits dont il comprend parfaitement le langage. C’est d’ailleurs le cas dans le film puisque Rémy obtient le concours des monstres turbulents de la garderie pour monter un spectacle dont le clou sera de faire chanter l’enfant du Capitaine Cavallieri (Luisa Ranieri), muet depuis la mort de son père, ou le divorce de ses parents. On ne sait plus très bien mais qu’importe, c’est tellement émouvant !

 


Piège en haute mer

 
Qui ne maîtrise par le rythme ne peut provoquer le rire. Cet adage, que n’aurait sans doute renié un Jerry Lewis ou un Leo McCarey, est la condition primordiale pour une bonne comédie : un savant alliage entre gags, punchline, découpage des plans et montage qui garde le spectateur en alerte. De ce point de vue, Bienvenue à Bord est un film manqué. Lavaine n’exploite jamais l’idée de cet énorme bateau, sorte de huis clos à ciel ouvert et aux milliers de figurants mais préfère s’installer dans un rythme de croisière qui dès l’ancre jetée entraîne les spectateurs et peut-être même les personnages dans un monde d’ennui. Mais surtout quelle histoire doit-on suivre ? Celle de Rémy voulant conquérir la belle Margharita (évidemment blague sur la pizza) que convoite déjà Richard ? Isabelle s’invitant à la dernière minute sur la croisière pour installer la gêne entre le PDG et sa femme, actionnaire majoritaire ? Ou encore Rémy pris pour cible par Richard et Jérôme qui chercheront à le débarquer dès que possible ? Choix difficile d’autant plus que la liste s’allonge encore, mais le pire semble atteint avec William (Philippe Lellouche) le prof de gym se faisant passer pour un homo auprès des clientes pour coucher avec elles… On pensait cet humour-là passé de mode depuis les années 90 mais non, Eric Lavaine ne s’interdit rien, il a un but : nous faire rire, et tant pis si chaque intrigue ou situation semble encore au stade de projet en cours d’écriture. Mission accomplie en apothéose et l’arrivée en vedette américaine d’Enrico Macias dont on ne sait pas très bien ce qu’il fait là et lui non plus d’ailleurs. Son regard est hasardeux, sa diction incertaine, à peine quelques blagues en arabe avec l’accent pied-noir, ça mange pas de pain. Maddoff lui a pris tant d’argent que ça ?

 

 
 
Bienvenue à Bord parvient à se maintenir à flots et ce, grâce au talent et la bonne humeur (quelquefois communicative) des acteurs, Lemercier et Darmon en tête.En amoureuse éconduite en quête de vengeance, Valérie Lemercier arrive à porter le film sur ses jolies épaules et se débrouille très bien dans le changement de registre, de la working girl à la maîtresse collante jusqu’à la femme fatale, autant de rôles que son charme naturel et son sens de la dérision (plus à prouver depuis Palace) lui font endosser sans peine. Quant à Gérard Darmon, qui semble arriver du tournage de Low Cost, une autre comédie où il jouait le commandant de bord mais cette fois dans les airs, plus les années passent et plus on se rend compte que cet homme n’a peut-être pas eu la carrière qu’il méritait. Une voix rauque, un visage émacié, un teint hâlé et un humour pince-sans-rire auraient dû être récompensés autrement que par des seconds rôles dans des succès publics, des têtes d’affiche dans des échecs et un retour chez Fabien Onteniente pour finalement devenir la caution classe et gentleman des comédies lourdingues françaises. Frank Dubosc semble tout à son aise dans ces chassés-croisés amoureux et parvient par sa bonne humeur et son énergie à donner un peu de relief à des caricatures ennuyeuses.

Mais Bienvenue à Bord d’Eric Lavaine n’est pas si déplaisant que cela, on peut même passer un moment pas trop désagréable. Il faut juste éviter d’y réfléchir en sortant de la salle.

Titre original : Bienvenue à bord

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Durée : 90 mn


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