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Après le sud

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Les bruits de voisinage peuvent vous conduire au meurtre !

Rien n’y fait. Les sorties se succèdent et confirment immanquablement la piètre qualité de la sélection de la Quinzaine des réalisateurs cannoise de 2011. Après le sud, premier long métrage de Jean-Jacques Jauffret n’y fait pas exception et s’offre comme un modèle vivant – enfin pas trop vivant quand même – du cinéma d’auteur à la française dans tout ce que l’expression peut revêtir de dépréciatif. Le film n’est ni suffisant, ni poseur, mais là où il aimerait véhiculer rigueur et sècheresse, il apparaît surtout d’une pauvreté monumentale. Pourtant ce n’est pas l’ambition qui lui manque. Concentré sur quelques heures, le récit suit quatre personnages dont les destins vont se croiser jusqu’au drame. Par une lourde après-midi d’été, Amélie (Adèle Haenel, nouvelle tête incontournable du cinéma français en 2011 après En Ville et L’Apollonide) travaille au supermarché où son copain vient lui annoncer qu’il retourne en Italie, tandis qu’un retraité vole un cd et que sa mère part en catimini pour une intervention chirurgicale. Elle est peut-être enceinte. Ça n’a pas beaucoup d’importance.

Le grand projet du film, c’est le croisement de ces personnages via une chronologie morcelée et un jeu sur la multiplicité des points de vue. Les mêmes scènes se redoublent, mais sous un angle différent, apportant un éclairage nouveau. Pendant que Luigi se dispute avec Amélie, Georges est arrêté par la sécurité ; pendant qu’Amélie écoute le message de sa mère, celle-ci est dans une chambre d’hôpital… Si le procédé est généralement plaisant – la possibilité d’en savoir plus que les personnages, d’avoir accès à plus d’informations que ce que le film n’aurait dû nous offrir – la rencontre entre les personnages est ici finalement très laborieuse car les différents segments de récit ne communiquent que peu ou mal. Les rapprochements paraissent artificiels et on finit par redouter ce qui devrait être la force du film : la répétition d’une scène. En cela, les séquences du supermarché ratent leur cible.

 

 
Jauffret se noie ainsi dans le détail inutile, voire inopportun, multiplie les séquences avortées qui resteront solitaires dans l’architecture du film. La durée même devient ainsi un problème majeur qui contamine chaque plan, chaque scène et chaque séquence. Le réalisateur peine manifestement à couper, à arrêter un plan ou un mouvement. Il l’avoue volontiers, il a eu plaisir à filmer ses personnages, ses acteurs, notamment Sylvie Lachat qui joue la mère d’Adèle Haenel. On sent chez lui l’importance du corps, de son inscription et son isolement dans le plan (une route déserte, un chantier, un intérieur minimal ou modeste…). Mais cette empathie revêt à plusieurs reprises des effets éminemment pervers pour le film et ses personnages. Par deux fois, on passe de l’observation d’une action à une très longue humiliation en plan séquence de deux personnages : Anne demi-nue dans une chambre d’hôpital en pleine crise de nerf se goinfrant de pâtisseries constatant qu’elle ne pourra pas se faire poser de bulle gastrique car elle n’est pas à jeun, puis Georges déshabillé et fouillé au poste de contrôle par la sécurité d’un magasin. Entre admiration probable pour ses acteurs et volonté d’un naturalisme et d’un vérisme vain, Jauffret pêche par une absence de pudeur qui ne peut faire naître qu’un malaise et une gêne non délibérément recherchés – là où paradoxalement le récent L’Apollonide malgré les contraintes de son thème et la crudité de certaines de ses séquences faisait preuve d’un respect et d’une attention rare envers ses personnages.

Après le sud enfonce le clou avec une emphase finale aussi inattendue qu’inappropriée. On sent chez le réalisateur un souhait de s’extraire de la dimension anecdotique du fait divers qu’il met en scène (la fusillade d’un ami d’enfance), mais les moyens employés sont des plus risibles. Pour offrir une dimension collective, voire universelle, à un film d’où elle est singulièrement absente – ce qui n’est en soi pas foncièrement problématique – Jauffret accompagne son drame final d’un concerto de Mozart joué à plein tube (vaguement légitimé par le fait que ce soit précisément ce disque-là qui ait été dérobé par le meurtrier) et rejoue les symboles du Christ en croix et de la piéta pour la victime. Avec cette rupture finale, le film d’auteur plutôt sec et intimiste a tout de l’éléphant dans le magasin de porcelaine. On sort de là avec le sentiment que finalement le réalisateur n’a pas réellement su quoi raconter ni quoi montrer. Pour un premier film, ce n’est guère engageant…
 

Titre original : Après le Sud

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Genre :

Durée : 103 mn


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