Le banal extraordinaire
Dans le Midi, la disparition de deux des proches de Géraldine la pousse à mener l’enquête et à faire le tour de connaissances et d’inconnus pour retrouver les disparus et comprendre ce qu’il se passe ; le tout en faisant face au retour d’une mère défaillante et, avec elle, des secrets qu’il eut mieux valu laisser cacher. Structurant et rythmant leur film par les rencontres de Géraldine, strictement attachées au point de vue de leur enquêteuse amatrice, les deux auteurs, Alexia Walther et Maxime Matray, crée une œuvre d’atmosphère et d’ambiance dont le but est d’immerger le spectateur dans un environnement quotidien, voire banal, mais travaillé, au travers d’une accumulation de partis pris scénaristiques, par le surréel. De sorte que la combinaison de deux principes antinomiques : le réalisme des décors et l’étrange caractérisation des personnages notamment, génèrent un décalage permanent mettant aussi bien mal à l’aise qu’il rend curieux.

Le chaud, le froid
Les deux auteurs usent ainsi de dialogues manifestement écrits et prononcés de façon presque bressonienne par les acteurs. Soit des paroles énoncées de façon neutre, presque à la voix blanche (et il est à noter que chacun des interprètes relève le défi avec courage et tient la route). Ils accumulent ensuite, pêle-mêle, de fausses pistes, un fort hors champ concernant le passé des personnages pour en appeler à l’imagination du public, des situations ubuesques ou encore un jeu d’échos entre les actes d’individus qui pourtant ne se côtoient pas. Le tout est utile à dépeindre des relations humaines froides, où personne ne communique et dans lesquelles l’émotion franche n’existe pas. Et ce bien que toute l’action se déroule dans un environnement baigné du soleil méditerranéen (même si l’intrigue se déroule en morte-saison). Le tout, en plus de la curiosité précitée, crée ainsi un humour acerbe, voire acide, teinté de mélancolie.

Comme un charmeur de serpent
Cet humour est accentué par la nonchalance des personnages et par leur capacité à ne jamais être surpris du surprenant, tout en acceptant la réalité telle qu’elle est offerte ou décrite. Une attitude soulignée, notamment, par la musique lente et envoûtante de l’œuvre, et qui génère dans le même temps, à cause de son rythme, un effet de dilatation du temps. Composée de flûtes ou d’instruments soufflés (dont on entend d’ailleurs le souffle du musicien avec régularité) cette partition vient se poser sur n’importe quelle situation, quelle qu’en soit le ton, qu’il s’agisse de moments d’actions ou de temps mort, dans une constance métronomique. Un choix qui indique, crie même, au public que le sens des scènes, de l’histoire, comme le réalise l’héroïne, n’est pas là où il le croit ni le voit. Ainsi, cette bande sonore contribue aussi bien à la nature autoréflexive du film qu’à son aspect organique.

La force du zen
L’ensemble des procédés précités accentue mécaniquement la nature imprévisible d’une intrigue qui, ainsi, semble comme hors de contrôle, s’inventer ou s’improviser à mesure que la caméra tourne dans une forme de liberté anarchique. Qui plus est, la mention régulière de l’astrologie par divers personnages, de leurs croyances ésotériques et fantasques mises au même niveau que le savoir scientifique, tout en contribuant allègrement à la bizarrerie ambiante, véhicule l’un des sens que l’on peut déduire du récit d’Affection affection : croire en une histoire, c’est comme croire en une métaphysique. C’est une question de foi et cela permet de réenchanter un quotidien morne et aliénant. Et cela permet au passage d’accéder à une forme d’émotion plus raffinée qui permet aussi de s’extraire de sa condition.

Le monde des non insensibles
En toute cohérence avec cette logique, le duo de réalisateur dirige leurs acteurs de sorte que leur jeu bressonien ne soit pas trop fermé et fasse tout de même montre, à mesure que l’intrigue se développe et que divers retournements de situations étonnants adviennent, d’émotions allant croissant. Soit le véritable témoignage de leur évolution intérieure. Ainsi, chaque personnage, tous complexe et ambigu, tend à s’humaniser en cours de route. Cela permet, si ce n’est l’empathie, en tous les cas une meilleure compréhension de la part du public à leur encontre, ce qui l’implique un peu plus dans ce monde pince-sans-rire, et permet au film d’éviter de tomber dans une forme de pure démonstration technique ou esthétique.

L’énergie du pâle
Esthétiquement parlant d’ailleurs, les auteurs jouent avec une gamme de tons et de coloris ocres et sombres, qui renforcent le caractère glacé et froid de l’ambiance de leur œuvre, jouant d’une forme de contre-emploi avec les décors (on pense généralement au soleil quand on mentionne le sud de France) et ajoute encore un peu plus de biscornus à l’étrange. Comme lorsque, par exemple, sont observés des personnages allant se baigner en plein automne, sans trembler de froid et au naturel. Qui plus est, le travail des cadres et le petit nombre de plans par séquences, toujours travaillés de sorte à contenir une composition rigoureusement photographique, outre qu’ils poétisent l’image, parviennent à fragmenter efficacement l’espace et à donner à la structure de l’œuvre des allures de dédale. Cela a la vertu de renforcer le caractère énigmatique de l’intrigue.

Si loin, si proche
Ajoutons qu’une partie conséquente des effets sonores sont travaillés en ce sens : donner une sensation de proximité dans les plans éloignés et, inversement, donner de la proximité dans les plans rapprochés, un peu comme peut procéder un cinéaste dont le péché mignon consiste en la perturbation de son public (comme Bruno Dumont par exemple) et l’on obtient un film s’apparentant en tout point à une forme de piège sensoriel efficace, osé et radical. Quelque part entre le cinéma finlandais du type de celui d’Aki Kaurismäki et de celui de Jim Jarmusch période Deadman, Affection affection se regarde simplement et parvient à bercer par son charme avec une grande aisance.





