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36 vues du Pic Saint-Loup

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En cette rentrée riche en « évènements » ciné, la sortie d’un Rivette discret peut aussi être génératrice de parti-pris.

Une chose est certaine, c’est que cette rentrée ciné – comme chacune me direz-vous – est à tendance fortement « évènementielle ». Entre la sortie successive, fin août, des deux films les plus tonitruants, de par leur réputation de « phénomène annoncé », du dernier festival de Cannes (Un prophète de Jacques Audiard, Inglourious Basterds de Quentin Tarantino), les quelques dissensions autour du regard porté par Elia Suleiman sur le conflit israelo-palestinien (reconnu par la critique comme un grand film, The time that remains ne manque pourtant pas d’interroger encore quant au positionnement politique réel de son auteur), les livraisons désormais annuelles de deux jeunes cinéastes questionnant toujours plus leur manière et obsessions (Manoel de Oliveira et Christophe Honoré, ivres de danse et de jeunes filles), sans oublier le projet hautement périlleux – mais si réjouissant – des frères Larrieu de mêler leur épicurisme originel au récit d’une apocalypse (Les derniers jours du monde), l’atmosphère cinéphile ne peut être que celle du débat. Tant mieux.

Tant mieux parce-que c’est précisément en regard de cette atmosphère, de cette concurrence de styles et de sensibilités, qu’il est intéressant d’aborder aujourd’hui 36 vues du Pic St-Loup, nouveau long-métrage de Jacques Rivette. Assurément, ce dernier ne pourra concurrencer le Prophète et les Basterds en matière de box-office (si cela arrivait, nous serions face à un phénomène au moins équivalent au triomphe des Ch’tis l’an passé : la reconnaissance des modestes artisans – ne poussons cependant pas trop loin la comparaison Rivette/Danyboon – face aux princes de la scène, la revanche du simple récit d’une trajectoire humaine a priori dénuée d’éclat sur la force de frappe d’athlètes survitaminés – John Rambo – ou de sympatoches quidam davantage portés sur le bling-bling et les paillettes – Disco). Surtout, chaque regard et sourire en coin de Sergio Castellito et de sa bande l’insinuent un peu ici : gagner, remporter la mise, remplir les salles (d’un spectacle de cirque itinérant comme de cinéma) n’a guère de sens, si l’on n’est pas assuré d’être suffisamment réconcilié avec soi-même, son passé, son art pour garantir une moindre perpétuation.

                                                                                                       

Sur un fil, le récit ultra-mince et transparent de ce drôle de petit film (un Rivette d’1h24, voilà quand même de l’évènement !) s’épanouira, à l’instar de la frêle et habitée Kate (Jane Birkin), s’exerçant en temps réel, toute à notre attention, à une pratique du funambulisme longtemps suspendue. 36 vues du Pic St-Loup sera ainsi à la disposition de ses acteurs et de ses personnages, sachant que les uns et les autres ne peuvent être ici longtemps distingués, tant la principale question du film semble reposer justement sur le perpétuel prolongement du jeu à la scène que reste le monde. Aucune défiance, aucune preuve d’intérêt sincère ne sera nécessaire à Vittorio, ce personnage de familier étranger auquel le bon Sergio Castellito prête sa disponibilité, pour gagner l’immédiate sympathie de Marlo, le débonnaire chef de troupe (André Marcon). La mise en scène et la simulation sont ici aussi bien un métier qu’un état, une philosophie de vie. D’où que le cinéma de Jacques Rivette trouve dans cette ambiance, cette prédisposition générale au jeu et à la représentation l’occasion de s’offrir une légèreté, un épanouissement raréfiés au moins depuis Haut bas fragile (1995). Comme rarement, les mots se donnent pour la seule joie de leur émanation, les répliques s’articulent dans la grande conscience de leur écriture, mais surtout le pur plaisir de leur énonciation. C’est en ce sens, particulièrement, que la confusion entre le jeu des acteurs et l’incarnation de leur personnage atteint son sommet : jouer pour Rivette, c’est s’exercer à une pensée nouvelle du jeu, être à la fois sujet et objet de la scène.

                                                              

Cette objetisation consentie apporte alors aux plus belles séquences du film (toutes celles de cirque, dont l’ultime, magnifique, exposant Kate dans la pratique d’un numéro engageant à la fois son histoire et son possible destin ; mais aussi nombre de simples conversations à ciel ouvert entre deux personnages) une fragilité, une ouverture au vacillement et à la rupture, aussi plaisantes que discrètement inquiétantes. Tout le film tirera son poids d’une proximité du déséquilibre rendant tout geste, toute parole, toute tonalité saisissants, prometteurs d’une révélation, de la résolution d’un mystère incertain mais toujours promis. 36 vues apparaît pour ces raisons, malgré la modestie et le caractère non évènementiel précisés plus haut, mais surtout en comparaison directe avec les « grands films » de la rentrée, comme le pretexte idéal pour une mise au point sur les tenants et aboutissants réels d’un « évènement » cinématographique. Osons donc cette fois-ci quelques comparaisons, plus stimulantes disons, entre Rivette et ses contemporains (maybe the next time, Dany…).

Gardons la Foi (Rivette/Audiard)

Après vision, Un prophète de Jacques Audiard apparaît en effet comme le film français d’importance annoncé. Peu de cinéastes hexagonaux d’aujourd’hui partagent avec Audiard cette intelligence de la « situation », de l’arrachement d’un état d’urgence très fortement incarné du corps d’un scénario en béton armé. Qu’importe au fond que l’inspiration soit un peu « américaine », si le décor d’où part le récit est suffisamment habité, si les figures qui s’en détachent restent dépositaires de leur seule réalité, et non d’une volonté marquée de correspondre aux lourdes caractéristiques du genre (cf Tarantino). Un prophète est de ce fait le film le plus physique que le cinéma français nous ait proposé depuis longtemps, probablement le plus vécu. Reste que la découverte, quelques jours plus tard, de 36 vues du Pic St-Loup aura eu pour étrange conséquence de renforcer chez certains une idée persistante durant toute la projection d’Un prophète : il est bon parfois, sinon toujours préférable, de n’entrer dans un récit que par la grâce d’une foi progressive en une manifestation de l’inattendu. Le Rivette, élisant le cirque pour milieu, instaure entre sa scène et son spectateur le possible d’un miracle, d’une libération de Kate du poids de son passé par la concrétisation, par l’intermédiaire de l’ouverture et l’aération du jeu et du plan, d’une forme de doux exorcisme. Le Audiard semble tout le long davantage soucieux de l’assurance de son cheminement, suit son magnifique et terrifiant personnage de petit arriviste dans sa réappropriation infaillible des codes d’un monde (la prison, la mafia) ne lui étant fermé qu’en apparence. Si aucune forme réelle d’émotion n’est possible en regardant Un prophète, c’est peut-être précisément en raison de cette conscience, dès le départ, qu’au bout de ces 2h30 de « formation », Malik sortira bien vainqueur.
 
                                                                                                               
 

Version Originale (Rivette/Tarantino)

Amusement, aux premières minutes d’Inglourious Basterds, lorsque mon voisin (membre éminent de la rédaction) me demanda, un peu inquiet, si c’était bien à la « version originale » que nous avions affaire. De mémoire, ma réponse fut à peu près : « Oui oui, en fait, le film est en plusieurs langues ». Et effectivement, Hans Landa, « chasseur de juif » (sic) de son état, ne manqua pas de confirmer l’information, atténuant – relativement – les inquiétudes, mais surtout dépliant à lui seul, en un long et intense premier chapitre, le principe esthétique de tout le film : faire de la maîtrise d’une langue, mais aussi et surtout de toutes ses subtilités (accent, intonations…) le vecteur du duel ou de l’alliance. C’est ainsi de la parole et d’elle seule que la scène tirera son installation, le spectateur devenant par là même témoin d’une virtuosité – certes reconnue – du cinéaste dans le maniement des dialectes, la dramatisation du parlé… peut-être jamais aussi consciente d’elle-même. Chez Rivette aussi, comme il fut déjà dit, la parole est d’or, porteuse de toute complexification ou résolution du mystère, à ceci près que rarement chez lui celle-ci fait spectacle de sa seule circulation, toujours les mots restent libres de leur impact ou de leur évanouissement. Jamais aussi bon, dans Inglourious Basterds, que lorsqu’il permet aux dialogues de se vautrer, de se prendre – certes en toute conscience – les pieds dans leur propre fil (cf la scène hilarante des faux Italiens), Tarantino se révèle, pour la première fois peut-être, un peu prisonnier de son intelligence. À trop vouloir le dernier mot, il finit en somme par ne plus nous dire grand chose.
 
                                                                                                                 
 

La Fidélité (Rivette/Oliveira/Honoré)

Christophe Honoré et Manoel de Oliveira furent les héros de notre rentrée, célébrés ici même il y a une petite semaine, pour leur aptitude à remettre en question au fil des films (six en sept ans pour le premier, un peu plus en trois quart de siècle pour le second) un statut d’auteur plus ou moins recherché. En effet, Non ma fille tu n’iras pas danser et Singularités d’une jeune fille blonde, en même temps qu’ils partagent, comme l’indiquent leurs titres magnifiques, une commune inquiétude pour les distractions et la cinégénie féminines, sont surtout pour leur signataire le film du recueillement, du retour au point de départ de leur pratique du cinéma (l’adaptation dénuée de toute surcharge ou fioriture d’une nouvelle portugaise du XIX ème siècle pour l’un, le film de famille remettant en question la notion de parentalité, de couple, de filiation pour l’autre) à dessein, qui sait, de repartir de plus belle pour la conquête de territoires encore inexplorés (surtout Honoré). Difficile de voir en 36 vues du Pic St-Loup autre chose que ce qu’il propose, au seul présent de son déroulement. La patte de Rivette se fait sentir à chaque plan, chaque instant. Les deux stars du film sont comme qui dirait des familiers de son cinéma (Jane Birkin retrouve le cinéaste après L’amour par terre et La belle noiseuse, Sergio Castellito après Va savoir). La force du cinéma – inégal il est vrai – de Jacques Rivette repose aussi beaucoup sur le sentiment qu’à l’édification d’une œuvre prime la concrétisation et la réalisation – on devrait plutôt parler, comme le fit Jean-Claude Biette dans son précieux ouvrage Qu’est-ce qu’un cinéaste ?¹, de « mise en scène » – de projets longuement maturés (cf Histoire de Marie et Julien, partageant au moins avec Inglourious Basterds d’avoir vu le jour très longtemps après que son auteur l’ait désiré). C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles aucune sortie rivettienne ne peut faire « évènement », contrairement à un Chabrol, un Godard (qui arrive bientôt), un Rohmer ou un Resnais. N’importera toujours ici que la garantie de proposer des fictions n’ayant pour horizon que leur écoulement discret, furtif, presque timide. Pareille réserve, à défaut de remplir les salles, est au moins digne de la plus franche estime.

¹Editions P.O.L., 2000.

                                                                                                                   

Titre original : 36 vues du Pic St-Loup

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Durée : 84 mn


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