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Viridiana (Luis Buñuel, 1961)

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De l’impossibilité d’être une sainte en Espagne franquiste, ou l’hypocrisie du régime.

Le destin paradoxal de Viridiana (Silvia Pinal) est symptomatique des illusions dont se pare l’Espagne franquiste. Qu’elle soit une jeune religieuse sur le point de prononcer ses vœux ou une laïque dévouée à la cause des indigents, elle échoue systématiquement à incarner les idéaux religieux dont se réclame pourtant un pays dominé par le catholicisme.
À travers le parcours d’une jeune fille dont la sainteté se heurte à des mentalités étriquées, Luis Buñuel dresse le portrait d’une société espagnole dont la religion si fortement clamée n’est que le faire-valoir d’une pyramide de dominations.

Haro sur la sainte

Le corps de Silvia Pinal, blanc, juvénile et docile, suscite toutes les convoitises. Trop serviable, trop portée sur la charité et le sacrifice de soi, Viridiana-la-pure se laisse volontairement, ou presque, façonnée par les désirs des hommes. Son oncle Jaime (Fernando Rey), puissant hidalgo sur le seuil de la mort, revoit sans cesse le visage de sa femme défunte dans celui de sa nièce ? Elle accepte de porter pour lui la robe de mariée de sa tante. Les mendiants du village désirent l’argent, le gîte et le couvert ? Elle les accueille dans sa grande demeure à bras ouverts. Certains hommes vont jusqu’à convoiter ses charmes intouchés ?…
L’idéologie du don de soi christique favorise de fait l’oppression des corps, en particulier féminins. Mais cette oppression diffère selon les classes sociales : chez les plus pauvres, elle prend la forme de la force brute ; chez les riches, elle joue sur les sentiments, les faux-semblants et la duperie.
Une seule chose semble unir ces pans hétéroclites de la société : le rejet commun de la vie sainte que professe Viridiana. Admirée pour ses bonnes œuvres, et surtout pour ses largesses, elle est aussi moquée en secret pour sa naïveté. Don Jorge (Francisco Rabal), le fils naturel de Jaime, le sait bien, lui qui se fiche éperdument des projets humanitaires de sa cousine, encore plus quand il dérange ses travaux agricoles : on s’accommode toujours de la religion quand il s’agit de défendre son égoïsme.


Hypocrisie du franquisme
Comme à son habitude, Buñuel n’attaque pas de front une idéologie ; il la lacère en soulevant toutes les ordures qu’elle prend soin de cacher. Comme la société bourgeoise dans L’Âge d’or (1930), Susana la perverse (1962) ou encore Le Charme discret de la bourgeoisie (1972), la société franquiste est prise au piège de son hypocrisie à travers son rapport à la sexualité. Cachée, passée sous silence, celle-ci constitue pourtant le point focal d’une société du tabou : les désirs incestueux de Jaime et la masculinité arrogante de Jorge vont de paire avec la grivoiserie bestiale des indigents que recueille Viridiana.
Alors, comme il sait le faire depuis ses débuts, Buñuel cherche le scandale. L’image qui va dénuder une idéologie drapée dans ses beaux atours. Et il le trouve dans un plan large, soigneusement éclairé et disposé selon toute une tradition picturale : une parodie de la Cène, où les indigents braillards font office d’apôtres et un aveugle répugnant (José Calvo) tient la place de Jésus. Le partage du pain et du vin devenu une orgie de victuailles, d’alcools et de jambes en l’air.
Attaqué en tant que système de répression sexuelle, le franquisme apparaît alors dans sa vérité crue : une machine à transformer les pulsions refoulées en outils de domination sociale. Aux riches la possibilité d’exploiter le corps des pauvres, aux pauvres l’espoir d’une délivrance sexuelle dionysiaque, et aux femmes, le rôle ingrat de supporter toutes les rancœurs masculines.

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