L’Ordre et la morale

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En s’emparant d’un épisode de notre histoire souvent occulté, Kassovitz fait oublier ses égarements hollywoodiens et signe un thriller politique efficace, reposant sur une mise en scène dense et un récit maîtrisé de bout en bout.

Pensant (naïvement) s’offrir les films de genre dont il rêvait, celui qu’on présentait à ses débuts comme le cinéaste le plus prometteur de sa génération a bien failli se perdre dans ses pérégrinations outre-Atlantique. Mais après un Gothika raté puis l’inabouti Babylon A.D, Kassovitz-réalisateur et acteur revient sur le devant de la scène pour s’attaquer à une page sombre et peu traitée de l’Histoire de France, le drame d’Ouvéa en Nouvelle-Calédonie. Un travail de longue haleine puisqu’il lui aura fallu plus d’une décennie pour voir le jour, des prémices du film – l’idée du sujet est venue à travers la lecture de l’ouvrage Enquête sur Ouvéa, sur les conseils de Kassovitz père – à sa sortie sur les écrans cette semaine. Le projet ayant dû faire face à de multiples complications : problèmes de financement, délocalisation du tournage, refus de l’armée de prêter du matériel militaire, discussions avec les Kanaks pour obtenir leur accord… Si les difficultés rencontrées (celles que vivent bon nombre de réalisateurs) ne préjugent en rien de la qualité du film, on peut cependant reconnaître au cinéaste de La Haine cette persévérance à vouloir traiter un sujet encore tabou.

À n’en pas douter, Kassovitz maîtrise ce sujet à la perfection. Il réussit le pari de condenser dix jours d’évènements complexes, aussi bien au niveau historique, politique, culturel et humain, en deux heures d’un récit relaté avec didactisme, sans simplisme et sans jamais en perdre le fil. Et si la narration s’avère relativement linéaire, il tient le spectateur en haleine tout du long malgré un dénouement connu d’avance. Se basant sur le livre de Philippe Legorjus La morale et l’action, le réalisateur endosse lui-même les habits de ce capitaine du GIGN qui vécut les évènements au plus près, acteur clé peu à peu réduit au rôle de témoin impuissant. Trente gendarmes sont retenus en otages par un groupe d’indépendantistes kanaks dans une grotte reculée de l’île. Payant de sa personne en se portant volontaire comme otage pour ensuite faire office de médiateur, Legorgus va ainsi à la rencontre des Kanaks pour recueillir leurs revendications et calmer les velléités de la métropole à leur encontre. Peine perdue. À la demande de Paris et du ministre Bernard Pons, alors en charge de l’Outre-Mer, l’armée prend le relais sur l’organisation des opérations, alors que la gestion de ce type de crise revient normalement à la gendarmerie. Le tout dans le climat très tendu du scrutin présidentiel de 1988. En adoptant le point de vue exhaustif de Legorjus, le seul protagoniste à la fois au contact des ravisseurs et des autorités, Kassovitz évite les partis pris trop grossiers. Plutôt que de radicaliser son propos, il se concentre sur la mise en lumière des faits tout en dessinant habilement ce personnage pris entre deux feux, lui-même otage du contexte politique et des impératifs militaires qui se voit contraint de revenir sur sa parole.

 
La mise en scène, dense et efficace, est clairement un des atouts majeurs du film et si certaines images sont volontairement ostentatoires, elles participent à insuffler une dimension épique sans être outrancièrement spectaculaires. Le cinéaste a d’ailleurs pris le parti de tourner dans un très joli Scope, alternant intelligemment entre des plans aériens, presque lyriques, et une caméra à l’épaule plus nerveuse pour filmer l’attaque de la gendarmerie et l’assaut de la grotte. Néanmoins, le réalisateur ne parvient pas à tout maîtriser et le film pèche par sa direction d’acteurs, notamment en ce qui concerne les seconds rôles. Même Kassovitz, plus ou moins obligé d’interpréter le personnage principal pour des questions de financement, est moins à l’aise qu’à son habitude, lui qui se révèle toujours convaincant – et ce malgré ses réticences en la matière – quand il s’agit de faire l’acteur.
S’il ne surprend pas franchement, L’Ordre et la morale mérite cependant le déplacement et marque le retour en forme d’un cinéaste qu’on avait (un peu trop vite) enterré.
 

 
 

Titre original : L'Ordre et la morale

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Durée : 136 mn


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