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Lettre d’une Inconnue

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Ressortie sur les écrans d´un des plus beaux films de Max Ophüls, adaptation sensible et virtuose de la nouvelle de Stefan Zweig.

Qu’est-ce que Vienne au début du vingtième siècle ? D’abord la capitale de l’Empire austro-hongrois, mais aussi et surtout une ville effervescente, fastueuse, cosmopolite, à la fois ancienne et moderne, puritaine et décadente, accueillant quelques-uns des plus grands musiciens et écrivains de l’époque. Au point qu’on peut la considérer, à l’orée des deux guerres mondiales, comme un des cœurs battants de la culture occidentale – avant que cet épicentre ne se déplace notamment à New York. C’est la Vienne de Sigmund Freud et des débuts de la psychanalyse. C’est également la Vienne au crépuscule (Der Weg ins Freie, 1908) d’Arthur Schnitzler, écrivain de la sensualité réfrénée et transgressive, avec son lot de fantasmes mêlés de cauchemars, et son ambiance étrange et mortifère – qu’on retrouve par exemple dans Eyes Wide Shut (1999), adapté de Schnitzler par Stanley Kubrick, émule américain de Max Ophüls.

Cette Vienne fin-de-siècle, c’est aussi Le Monde d’hier (Die Welt von Gestern, 1941) décrit par Stefan Zweig dans son livre testamentaire. Une sensation poignante de fin du monde parcourt en sourdine cette évocation nostalgique. Toujours de Zweig, Lettre d’une Inconnue (Brief einer Unbekannten, 1922) exhale les mêmes fragrances entêtantes, avec certes moins d’ampleur mais un identique pouvoir de pénétration. Comment ne pas être fasciné par le parfum mélancolique et capiteux qui nimbe ces êtres de désir, flirtant avec la solitude, l’angoisse, le néant, et debout au bord du gouffre ? Allemand exilé à Hollywood, Max Ophüls réalise en 1948 une adaptation cinématographique de cette nouvelle : Lettre d’une Inconnue (Letter from an Unknown Woman), sans doute un de ses plus beaux films. Sa ressortie en salles le 19 février 2014 dans une version restaurée numériquement constitue un évènement cinéphilique de premier plan.

Gravité et frivolité

Le scénario d’Howard Koch, à l’image du récit imaginé par Zweig, possède la simplicité poignante d’un mélodrame. Le Français Louis Jourdan incarne Stefan Brand, un séduisant pianiste mondain. Après des débuts fracassants de virtuose, sa carrière bat de l’aile. Il se consacre tout entier à sa vie légère et frivole et multiplie les conquêtes féminines. Un jour, un mari jaloux le provoque en duel. L’affaire est entendue : Stefan se défilera. Les témoins débarqueront à l’aube, il a donc la nuit devant lui pour faire ses bagages. Mais c’est sans compter sur une lettre reçue le jour même, qu’il n’attendait pas mais dont la lecture fiévreuse va l’absorber. Ce courrier contient la confession intime d’une jeune femme, interprétée par une Joan Fontaine rayonnante. On apprend notamment que celle-ci est sur le point de mourir, et que toute sa vie aura gravité autour de son amour éperdu, jamais payé en retour, pour le musicien. Ce dernier, au même titre que le spectateur, s’en retrouve troublé, puis bouleversé, tant il n’avait jamais soupçonné que cette femme, avec qui il avait couché comme avec des milliers d’autres, pouvait nourrir de tels sentiments à son égard – des sentiments qui lui étaient jusque-là totalement étrangers : un dévouement sans bornes, un amour marqué par un don total de soi, un sens du sacré au nom duquel l’ego s’efface au profit de l’être aimé, jusqu’au sacrifice.

 

A la frivolité inconséquente de Stefan s’opposent ainsi l’abnégation, la fidélité, la pureté morale de la jeune femme. Opposition manichéenne, certes, mais esthétiquement et moralement plus féconde qu’il n’y paraît. En juxtaposant ces contraires, Ophüls les révèle à la lumière l’un de l’autre, dévoile la vanité de la comédie humaine, exalte la beauté cachée et simple qui s’oppose aux oripeaux sociaux de l’élégance, de la séduction et du narcissisme. En cela, Lettre d’une Inconnue s’avère emblématique de l’œuvre du cinéaste. Ce dernier n’a eu de cesse de marier humour et tragédie, gravité et frivolité, sans pour autant en tenter une improbable synthèse. Un entremêlement si inextricable de tropismes contradictoires peut dérouter, provoquer un vertige. Au fil du temps, le style visuel du cinéaste y a gagné en en singularité et en audace. D’où des films éminemment paradoxaux. Ainsi par exemple Madame de… (1953), dont le glissement insensible mais radical de la comédie mondaine à la tragédie est susceptible de laisser le spectateur désemparé lors d’une première vision (ainsi en fut-il du jeune Martin Scorsese). Lettre d’une Inconnue n’atteint pas tout à fait cette force-là, mais s’en approche parfois.

Mirages d’une mise en scène éblouissante.

Emportés par des jeux de forces contraires – profane et sacré, plaisir et bonheur, et cetera – qui en dessinent la dynamique et les lignes de fuite, les derniers films d’Ophüls ressemblent d’une certaine manière à des ballets. Tendance déjà manifeste dans Lettre d’une Inconnue, où la caméra surprend par sa mobilité, surtout en regard des contraintes techniques de l’époque. L’ambition de cette caméra, personnage à part entière et orchestrateur des chorégraphies déployées sous nos yeux, n’est pas d’épater le spectateur par ses prouesses, mais de se mettre au service des comédiens, en les accompagnant sans trêve au fil de leurs nombreuses déambulations. 

Etourdissants travellings horizontaux et verticaux, mouvements de grue fluides, panoramiques tournoyants, plans en vue subjective, recadrages : l’art ophülsien dessine ses arabesques sur des airs entêtants de valse et décline toute une grammaire cinématographique jusque dans ses derniers retranchements. Le foisonnement baroque et le mouvement continuel qui caractérisent les plans-séquences d’Ophüls distillent une sensation de vie enivrante, mais trop ostensible pour ne pas paraître suspecte. Son secret intime se niche peut-être dans la présence sourde, angoissante, de la déchéance et de la mort qui rôdent sous tant de fastes, et que seule l’exhibition paroxystique du spectacle de la mise en scène peut conjurer – mais seulement pour un temps, et finalement en vain. 

Une porte d’entrée idéale dans l’œuvre d’Ophüls

Le propos et la forme du film entrent ainsi en parfaite résonance. Si bien qu’il est difficile de ne pas être touché par ce mélodrame d’une pureté absolue, ce vortex de sensations, de mélopées lancinantes et de dialogues ciselés. Lettre d’une Inconnue présente cependant quelques particularités par rapport aux chefs d’œuvre du maître – en particulier Le Plaisir (1952), Madame de… (1953)  – et d’abord une relative sobriété, presque une réserve. Bien que superbes, les travellings s’avèrent un peu plus mesurés que dans les films ultérieurs, et les cadrages moins baroques. Comme si le décor viennois se suffisait à lui-même, qu’Ophüls s’y sentait parfaitement à son aise, comme chez lui, et que nul n’était besoin d’en rajouter. Cette Vienne foisonnante reconstruite en studio enchante nos regards, comme le fera peu de temps après celle de La Ronde (1950). Si l’artifice est visible, la magie n’y perd rien. Au contraire : ce monde en trompe-l’œil semble mystérieusement habité. Peut-être parce qu’il possède la pulsation d’un rêve.

C’est en effet à une rêverie musicale que fait souvent penser Lettre d’une Inconnue – d’autant que le thème principal de la musique, qu’elle soit de fosse ou diégétique, est emprunté à un des compositeurs les plus romantiques qui soient, Franz Liszt, qu’Ophüls mettra d’ailleurs directement en scène dans Lola Montès (1955). Le noir et blanc onctueux flatte la rétine par la douceur de ses contrastes et participe à l’élégance élégiaque du film, à son irréalité ouateuse. Les longs flashbacks qui constituent la trame du scénario accentuent le flottement onirique de l’ensemble, rejeté dans les limbes d’un passé impitoyable, miroitant à travers le prisme de la mémoire et peut-être déformé, idéalisé, qui sait ? La limpidité extrême du film, jointe aux ellipses saisissantes de la narration, contribue à la perfection cristalline de Lettre d’une Inconnue, à son mystère et son pouvoir de suggestion.

Malgré un accueil public et critique très mitigé lors de sa sortie, ce mélodrame a gagné ses galons au fil des années, jusqu’a s’imposer comme un joyau à la fois du cinéma hollywoodien classique et de la filmographie d’Ophüls. Sa restauration constitue une occasion précieuse de le (re-)découvrir – ne serait-ce que parce qu’il s’agit peut-être de la porte d’entrée la plus accessible, et non la moins exaltante, dans l’œuvre du cinéaste.

Titre original : Letter from an Unknown Woman

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Durée : 88 mn


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