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Les Dames du bois de Boulogne

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Fable philosophique sur l’éternel combat entre le vice et la vertu, « Les Dames du Bois de Boulogne » est une oeuvre embryonnaire de la filmographie de Robert Bresson.

« L’impossibilité fondamentale, quasi organique, de penser à une séparation est pour un couple la véritable ancre de miséricorde et peut-être la seule » (Paul Guimard)

Liaisons dangereuses

Les Dames du bois de Boulogne renferme tous les ingrédients du conte de fées. L’apparente trivialité à laquelle le titre du film  semble vouloir faire référence n’est qu un leurre qu’Hélène (Maria Casarès), femme du monde bafouée dans son honneur, tend à Jean (Paul Bernard) pour le punir de son inconstance invétérée. A la fois prêtresse, entremetteuse, pythie et vestale, Hélène ourdit une machination machiavélique à l’encontre de son ex-amant. Autour de lui, elle tisse une toile arachnéenne de mante religieuse dans laquelle il manquera s’étouffer de peu.

Robert Bresson adapte un épisode enchâssé dans «  Jacques le fataliste », roman picaresque de Denis Diderot , celui de Mme de Pommeraye et du marquis des Arcis dans ce contexte noir et délétère des années 40. Le marivaudage serti dans la préciosité des dialogues de Jean Cocteau tourne à l’aigre-doux entre vice et vertu mais on ne badine pas avec l’amour comme l’apprendra à ses dépens le séducteur qui a éconduit sa muse vengeresse. Le film est une parataxe qui juxtapose pièce à pièce, séquence après séquence, l’échafaudage des sombres desseins de cette femme fatale aux menées conspiratrices. Laver l’affront dans l’infamie, telle est la visée inavouable d’Hélène qui préfigure l’ange noir de la vengeance et l’incarnation de la mort d’Orphée dans le film de Cocteau où elle se condamne elle-même au bénéfice de l’homme qu’elle doit perdre. L’homme est sauvé. La mort meurt.

Bresson la drape, quant à lui, dans des vêtements noirs comme le deuil sied à Electre pour mieux la caractériser dans l’exécution de ses funestes projets. C’est elle-même qui jette Agnès (Elisa Labourdette)  dans les bras de Jean comme la fausse ingénue  et fille de petite vertu  qu’elle est par dénuement et pour entretenir sa mère maquerelle.

Hélène exerce sur elles le pouvoir occulte d’une éminence grise qui ne se lasse pas d’intriguer. Elle subvient à leurs besoins, leur achète une bonne conduite, les loge pour avoir définitivement  prise sur elles et les manipuler à sa guise.Visage impénétrable et sourire figé, elle téléguide les rencontres fortuites d’Agnès avec Jean  comme pour prendre les tourtereaux dans la nasse. Aveuglée par un hubris passionnel, elle ne peut envisager un seul instant la possibilité qu’ils puissent expérimenter l’amour véritable.

On ne badine pas avec l’amour

L’artificialité des situations scénarisées par la démiurgique Hélène ancre le film dans un déterminisme foncier accentué par une théâtralité des personnages qui tranche  avec l’épure cinématographique des films qui suivront. Les dialogues ciselés comme de la dentelle  mais parfois amphigouriques et redondants signés Jean Cocteau ajoutent à cette théâtralisation  pesante.

Paul Bernard (Jean) est terne et insipide dans son rôle d’hédoniste superficiel. Et l’on peine à croire à l’idylle qui se noue entre ce personnage gominé et poseur et Agnès en ingénue perverse qui se repentit à la toute fin du film et qui fait étrangement penser à Jeanne la pucelle sans sa robe de bure mais portant une virginale et immaculée robe de mariée.

Hélène entend nuire à la réputation de Jean par dépit amoureux et ce dernier donne l’impression de vouloir sauver les apparences. La femme vengeresse, instigatrice du complot, se mue en chaperon noir dans une duplicité trompeuse qui révèle une blessure narcissique profonde. Son personnage incarne aussi la marâtre toxique de Blanche-neige dans le même temps : « miroir magique au mur, qui a beauté parfaite et pure ? » Par sa gravité ténébreuse et son infamie, elle dénote une ressemblance quasi mimétique avec la reine maléfique du conte de Grimm.

Dans ce second  opus encore d’apprentissage, Bresson expérimente l’arsenal tactique des fondus et fondus-enchaînés qui vont devenir la marque de fabrique de  son univers éthéré et ont pour but d’intérioriser le jeu de l’acteur. Dans les Dames du bois de Boulogne, les acteurs déclament leur texte parce qu’ils sont encore des acteurs et non les modèles mal dégrossis  à la voix atone qui les succéderont dans les films de la maturité filmique.Le manège et les manigances d’Hélène éclatent au grand jour et les instruments de sa vengeance se retournent contre elle. Hélène disparaît du champ visuel de la même façon qu’elle y est entré par un volet naturel de la voiture dans laquelle elle s’est engouffrée. Restent le bellâtre et la catin repentie qui font vœu de fidélité l’un à l’autre et se purifient mutuellement dans une élévation lumineuse et sanctifiante de la caméra. Bresson rejoint Diderot dans l’affirmation d’une prédétermination  et d’une prédestination des êtres humains sur terre.

Titre original : Les Dames du bois de Boulogne

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Durée : 96 mn


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