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La Favorite

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L’oeil de la disgrâce.

Des cordes grinçantes sortent du corps de plusieurs violons, elles ne cesseront de menacer le crin de l’archer de leur crissement. Au début du XVIIIème siècle, dans les appartements de la reine Anne d’Angleterre (Olivia Coleman), même les planchers brillants de cire semblent ricaner sous ses pas. Lady Sarah Malborough (Rachel Weisz), la favorite de la reine, sa maîtresse, et tête gouvernante du pays, doit saluer ses « enfants », dix-sept lapins qui vaquent, autant d’animaux transitionnels que le nombre d’enfants morts en couche perdus par sa Majesté. Elle est maquillée comme un « blaireau », lui dit franchement Sarah, ce qui n’arrange rien à son allure bourrue et boiteuse. Au même moment, Abigail Hill (Emma Stone), autrefois aristocrate, mais aujourd’hui déchue et souillée, dans tous les sens du terme, par son père et ses dettes, arrive au palais, couverte d’une boue à l’odeur infecte, espérant obtenir un travail auprès de sa lointaine cousine Lady Sarah et se refaire socialement. Yorgos Lanthimos recourt dès la première séquence du film à une mise en scène réglée comme du papier à musique, via un découpage de plans d’une admirable minutie qui installe d’emblée l’atmosphère discordante perçue dans ses précédents longs métrages, sa raillerie noire, à l’image de ce magma qui attire les mouches et salit Abigail en tombant au sol. Bien que la facture de cette œuvre, sa clarté de « film d’époque », semble pouvoir s’ouvrir à un public plus large, Yorgos Lanthimos conserve cette singularité esthétique qu’il tisse comme une toile de film en film (du perturbant Canine (2009) au dégoulinant Mise à mort du cerf sacré (2017)) à la fois belle et poisseuse, et entraîne instantanément les spectateurs dans cette farce au goût de tourbe et de faste décadent.

Œil de judas

Le cinéaste représente cette farce tragique comme si nous regardions à travers un œil de judas, en voyeurs nous-mêmes un peu grossiers devant ces scènes de genre du quotidien de la reine. De larges plans arrondis et grossis par une technique de fisheye composent des scènes à « l’œil torve », où l’on passe de l’éclat des hauts plafonds du palais aux cuisines obscures où travaille Abigail, la caméra souvent en contre-plongée de ses personnages, dans cet oblique patibulaire qui caractérise le regard de la reine. Les plaçant rigoureusement au centre de cible des plans, le réalisateur dessine de manière implacable les luttes de pouvoir auxquelles s’acharneront les trois femmes. Yorgos Lanthimos scelle visuellement tout de suite leur lien bâtard : d’un plan sur les avant-bras d’Abigail brûlés à la soude en récurant les sols on passe aux plaies qui marquent les jambes de la reine dans une crise de goutte, dans une survivance d’image qui réalise le raccord plastique du plan. Plus loin dans le film, à l’œil balafré de Lady Sarah succèdera dans le même type de raccord l’œil fermé de la reine, dont la déchéance physique semble s’accentuer avec l’absence de son amie. Ces jeux plastiques réunissent ces trois femmes comme une Trinité, une même forme humaine aux trois visages distincts.

 

« Un monstre pour amuser les enfants »

La ligne du récit est au fond simple et explicitée dès le début : il s’agit ni plus ni moins d’une course au pouvoir entre trois femmes, dont deux qui se battront pour avoir l’ascendant sur la reine, personnage repoussant et gargantuesque mais rendu fascinant par l’interprétation d’Olivia Colman et par la qualité d’écriture qui lui donnent chair. C’est pour cet être pathétique et colérique, aussi puéril que calculateur, qui dévore des gâteaux et joue au sol comme en enfant que Lady Sarah et Abigail se livreront une lutte à mort, entre femmes, tandis que les figures masculines du royaume sont réduites à de comiques falots couverts de perruques écrasantes, les visages ripolinés, résolus, de manière toute scatologique, à se masturber par procuration en caressant le cou d’un canard. Le film opère comme une trajectoire de disgrâce, au son des plus belles partitions musicales (Purcell, Bach, Vivaldi) dans une rivalité grignotée (les tirs de chasse entre Abigail et Lady Sarah, où l’élève « tueuse » dépasse vite sa maîtresse), à travers la peinture aux touches de plus en plus épaisses que crée le cinéaste pour dire à la fois la grossièreté éclairée à la bougie et l’humanité des trois femmes, dans leur altération physique, leurs comportements de farce et leurs visages plongés dans des éclairages crus. Cette fiction shakespearienne de pouvoir et d’amour, avec ses personnages englués dans tous leurs péchés capitaux, atteint par moments des séquences d’une intensité cinématographique inouïe, jusque dans son dernier plan magistral.

Titre original : The Favourite

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Durée : 120 mn


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