Il Boemo (2022).

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Musique et passion.

Rome, 1781. Un homme masqué vend ses effets, que nous devinons liés à un passé prestigieux, pour quelques ducats, au mont-de-piété. L’usurier le nomme maestro au cours de la transaction. Revenu chez lui, le maestro ôte son masque et livre au spectateur son visage défiguré, dans une pièce grise. Il songe à sa gloire défunte, en s’évanouissant.  1764. Dans une Venise libertine, le musicien et compositeur Josef Myslivecek, surnommé « Il Boemo » (car originaire de cette région historique d’Europe centrale), ne parvient pas à percer malgré son talent. Sa liaison avec une marquise influente lui permet d’accéder à son rêve et de composer un opéra. Telle est le début d’une ascension dont nous allons connaître les étapes marquantes.

Réalisé par Petr Václav, Il Boemo relate la vie et la carrière d’un illustre compositeur du siècle des Lumières, Josef Mysliveček (1737-1781), qui composa de nombreux opéras acclamés en Italie, son pays de prédilection esthétique. Ce long-métrage réussit à se distancier de la référence en ce domaine (Amadeus) par une mise en scène subtile : filmés en lumière naturelle, associée à la pénombre des rideaux et des tentures, les scènes intimes, personnelles, prennent toute leur intensité, se trouvant renforcées par des plans rapprochés. La variété des décors suggère tantôt l’austérité ou la pauvreté, voire l’opulence, selon les étapes biographiques et musicales du compositeur. La scène où Josef se voit convié à une soirée masquée donne l’occasion au réalisateur, comme au décorateur et au directeur de la photographie, de nous emmener dans un couloir secret et labyrinthique pour nous retrouver dans un immense salon baigné de lumière et de couleurs où les personnages se livrent à une orgie digne d’un roman libertin de l’époque. Les représentations opératiques, par un savant montage, nous montrent par exemple les peurs des artistes, les tensions entre imprésario et compositeur, les enjeux d’une réussite face à un souverain mécène. La musique, provenant d’arias composés par Josef Mysliveček lui-même, n’est nullement illustrative : les pièces choisies sont intégrées avec pertinence dans les scènes où elles redoublent, sans excès, l’émotion, et parfois, la solennité ou la gravité du moment.

Œuvre prolifique mais non hétérogène ou hétéroclite, Il Boemo nous plonge dans un univers tantôt gris, tantôt chamarré, où l’amour contrarié, tragique et pathétique digne d’un roman sentimental de l’Abbé Prévost succède au libertinage flamboyant que nous retrouvons chez Laclos ou Crébillon Fils. Cornelia, l’élève passionnée, Anna, la mal mariée, et celle dont nous ne connaîtrons jamais l’identité, la marquise, incarnées par des actrices de grande qualité, proposent à Josef une carte du Tendre adaptée à l’Italie du 18ème siècle, et une variété amoureuse et philosophique au spectateur : nous pensons à L’Histoire de ma vie du chevalier de Seingalt, Giacomo Casanova, contemporain du compositeur. Cette référence permet la comparaison d’avec les différentes approches du long-métrage : l’élite qui tolère les artistes, mais ne leur permet pas d’épouser leur descendance; la société du masque, outil social mais aussi médical; le libertinage de mœurs; les rapports avec les divas (formidable personnage que celui de La Gabrielli , capricieuse mais émouvante); les affres de la création, entre aspirations personnelles et volonté de plaire aux mécènes; voyages par nécessité (Venise, Naples, Bologne, Padoue, et même une retrouvaille tendue entre Josef et son frère à Prague). Le film nous propose ainsi une promenade dans ce siècle paradoxal comme sa galerie de personnages parfois illustres y apparaissant : le maestro rencontre ainsi le jeune Mozart et son père sans aucune rivalité, comme il reçoit les compliments du jeune Roi de Naples qui s’entretient avec lui sur les qualités de son opéra tout en déféquant dans un petit pot de chambre et en dissertant sur les qualités de ses excréments !

Il Boemo est un long-métrage à voir, mais aussi à écouter, par la qualité des interprètes vocaux et musicaux dont nous apprécions la sensibilité et l’émotion : plusieurs scènes d’opéras de Mysliveček, dont Il BellerofonteL’OlimpiadeRomolo ed Ersilia, et Demetrio sont exécutés par l’orchestre baroque de Prague Collegium 1704 dirigé par Václav Luks, avec des solistes fabuleux tel Philippe Jaroussky. Musique, passion, gloire, amour, déclin. Beau programme esthétiquement conçu ici.

 

 

Titre original : Il Boemo.

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Durée : 130 mn


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