Dark Waters

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Le temps qui passe

Robert Bilott, avocat spécialisé dans la défense des industries chimiques, est interpellé par Wibur Tennant, un paysan dont les vaches se meurent dues aux rejets de produits dans les rivières de sa région. Mis face à ses responsabilités, Bilott accepte de défendre le paysan, se mettant à dos l’industrie qu’il défendait auparavant.

De prime abord, Dark Waters peut sembler être un choix étrange de la part de Todd Hayns, ce dernier étant bien plus habitué aux mélodrames des années 50 qu’aux thrillers écologiques récents. Et effectivement, il s’agit là d’abord d’un film de commande, produit par la superstar Mark Ruffalo (aussi acteur principal), qui entre deux blockbusters décide de rendre le cinéma d’utilité publique (selon ses propres dires) en révélant au monde les méfaits de la société et des institutions intouchables. C’était déjà le cas avec Spotlight en 2015, auréolé de l’oscar du meilleur film et qui relatait l’enquête journalistique du Boston Globe sur la pédophilie inhérente à l’église catholique. Cependant, il existe une différence majeure entre les deux films du producteur, et c’est bien évidemment Todd Hayns lui-même. Avec un vrai réalisateur doté d’un savoir-faire artistique et non un yes-man dont la mise en scène est proche de celle d’un téléfilm, Dark Waters s’éloigne d’une simple exposition des faits pour construire une œuvre en proie à une société malade et au temps qui passe, se révélant dès lors bien plus proche de Zodiac (2007) de David Fincher ou de Révélations (1999) de Michael Mann. Car Todd Hayns a beau apprécier l’esthétique du mélodrame des années 50 (il est très inspiré par Douglas Sirk), qu’il retrouve ici le temps d’une très juste scène de Noël, le sujet de nombre de ses films est avant tout le rejet sociétal, ses personnages font souvent figure de paria. Bilott, avocat qui retourne sa veste et finit par attaquer en justice les industries qu’il défendait ressemble beaucoup à Cate Blanchett dans Carol (2016) ou Julianne Moore dans Loin du Paradis (2002), deux bourgeoises mises de côté pour leur désir de défier leur statut social, la première tombant amoureuse d’une femme, la seconde d’un homme noir. Le réalisateur fait sienne cette demande, incorporant ses thèmes de prédilection (le regard d’une communauté sur ceux qui vont à l’encontre de la morale établie) autant que le minimalisme et la précision de ses cadrages, judicieusement réfléchis pour embrasser le point de vue fluctuant du héros, le tout tapissé d’un splendide grain de pellicule.

 

 

Ce discours dénonciateur prend d’autant plus de poids dans la relation du film au temps. Comme dans le Zodiac déjà cité, le travail très journalistique de Bilott (semblable à celui de Jake Gyllenhaal dans le film de Fincher) s’inscrit sur la durée, une investigation qui s’étale sur plus de 15 ans, le héros toujours confronté au même dilemme, aller jusqu’au bout ou tout laisser pour retrouver sa vie et sa famille, quitte à laisser la multinationale gagner. Ce traitement est appuyé par de nombreux encarts de prime abord informatifs sur l’année de l’action, et qui  tourne à l’absurde lorsque l’on assiste à un écoulement du temps en quelques secondes, dénonçant alors la lenteur de cette procédure judiciaire. Pourtant cet homme n’est pas glorifié, il sacrifie une partie de sa vie ainsi que sa santé pour cette cause juste, permettant alors au film de dériver parfois vers d’autre genre, que ce soit le thriller étayant la paranoïa du héros (une scène sous tension dans un parking) voire l’épouvante lorsque la femme du paysan, dans un coin du cadre, boit une eau que l’on sait être un poison. Les personnages sont complexes, s’extirpant fréquemment du carcan qui leur est imposé. L’épouse de Bilott (magnifiquement interprétée par Anne Hathaway), femme au foyer par excellence et soumise à une société patriarcale, s’avère bien plus qu’un simple soutien, et le dirigeant d’entreprise souriant se révèle subtilement un monstre lorsque poussé dans ses retranchements. Cette maîtrise du temps qui passe (symbolisée aussi par l’avancée technologique, en témoigne ce plan de l’ouverture de Windows venant envahir le cadre) pousse à la mutation de la société, l’enquête devient médiatisée, l’opinion change plus rapidement qu’un procès et se retrouve la seule force capable d’affronter une industrie (en tout cas partiellement). Mais la fin douce à l’échelle humaine révèle un constat bien plus amer, un homme ne peut rien face à une société plus puissante qu’un État. Malgré une victoire formellement dérisoire et la posture héroïque d’une figure américaine, la caméra révèle un plan horrifique, les usines ne s’arrêteront jamais de fonctionner.

Titre original : Dark Waters

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Durée : 128 mn


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