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Carol

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Sur les traces de Douglas Sirk, Todd Haynes livre un très beau film dont la sophistication et la plasticité servent de métaphore aux normes sociales de l’époque auxquelles deux femmes font résistance.

Une rue parfaite où “les feuilles d’automne se teintent d’or” : tels sont les mots du critique de cinéma américain Roger Ebert pour qualifier le décor de Loin du paradis (Far From Heaven, 2002) réalisé par Todd Haynes et remake du mélodrame de Douglas Sirk Tout ce que le ciel permet (All that Heaven Allows, 1955). Suivant l’esthétique sirkienne, le réalisateur livrait un film où le langage se faisait couleur, le sens en partie suscité par des contrastes ou rapprochements de tonalités chromatiques. Ce code d’expression recouvrait le corset de sentiments réprimés et interdits dont étaient victimes un couple d’Américains pendant les années 1950. Son dernier long métrage, Carol, présente de nombreux points communs avec Loin du paradis, tout en se détachant de la citation officielle du cinéaste allemand pour s’inscrire davantage dans une filiation plus approfondie et personnelle. C’est le roman éponyme de Patricia Highsmith paru en 1952 qu’adapte ici Todd Haynes à l’écran et qui donne sa trame au film : l’éclosion d’un amour contrarié par les conventions de l’époque entre une jeune employée d’un équivalent du magasin Macy’s à Manhattan, Therese (Rooney Mara) et une femme mariée et mère de famille, Carol (Cate Blanchett).
  

Cette œuvre allie donc de nouveau une construction esthétique et décorative puissante à un sujet qui habite la majorité de ses films : la résistance identitaire d’individus face à une société aux normes qui les écrasent. Dans Safe (1995), où une étrange maladie destructrice servait de métaphore aux troubles de personnalité d’une femme ou dans son assez transgressif et fascinant Poison (1991), qui renversait certaines structures narratives liées aux normes sexuelles dominantes, déjà le cinéaste explorait de manière très singulière cette lutte souvent terrible contre un environnement implacablement arrêté. La forme du film, sa plasticité, accompagnent ce conservatisme. Le travail remarquable de l’image, de la palette de couleurs, des tons rosés puis verts, qui s’accordent aux nuanciers de l’époque, la profusion et l’énergie du détail (ces feuilles d’or dont parlait Roger Ebert) d’un rouge à lèvres carmin, d’un jouet de petit train, ou encore d’un appareil photo contribuent à la construction de plans très sophistiqués voire glacés.
 

C’est de cet univers qu’émerge Carol, sorte de princesse de glace qui donne son nom au film. Hypnotique, Cate Blanchett lui prête ses traits affirmés, beauté glacée et apprêtée à la mode de l’époque. Elle devient figure iconique du film, dans la dissimulation par l’artefact d’une situation où elle se trouve acculée, tiraillée entre son enfant qu’elle veut préserver et un masque qu’elle n’arrive plus à porter suite à sa rencontre avec Therese, elle bien plus déchargée de responsabilités sociales. Le choix de donner au film le point de vue de cette dernière, un point de vue par ailleurs fasciné, amoureux, idolâtrant, isole d’autant plus le personnage de Carol, donnant à voir avec une grande acuité le dilemme insupportable ainsi que la décomposition psychologique dont elle est victime. Elle y fait face, sans idéologie féministe, avec une forte résistance. Engoncée dans la pensée commune de son époque, Todd Haynes rend à son héroïne, sous les yeux de son amante, toute sa subversion sourde mais pas vaine.
 

Titre original : Carol

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Durée : 118 mn


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