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Une affaire de focale : comment j’ai regardé Obama…

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La présidentielle américaine de 2008 aura été celle d’une réjouissante (con)fusion des genres, d’un fascinant jeu de correspondances entre projections fictionnelles et réalité.

Sans doute plus que jamais, les élections présidentielles américaines auront assumé cette année leur nécessaire alliance avec le monde du spectacle, le « show-business » (en un sens pas forcément péjoratif), à dessein de rameuter des électeurs voyant depuis au moins huit ans dans la culture pop, les nouveaux systèmes de communication (Internet, téléphonie mobile…) leur véritable religion. Davantage que les seuls et traditionnels « meetings », la promotion des candidats, le soutien à ces derniers aura trouvé appui (aux States comme partout) dans la mise en place officielle ou clandestine de spots, clips et autres créations plus ou moins ouvertement liées à un certain engagement politique. Impossible (et peut-être inutile) de relever ici tout ce qui, de clips sexys en faveur du Candidat Obama en parodies mettant en scène le sosie de Sarah Palin (sinon la vraie se prenant au jeu de sa propre caricature), peut se vérifier en un clic distrait sur YouTube. Simplement, peut être relevée avec plaisir et curiosité la presque évidence, la facilité avec laquelle cette « politique spectacle » s’assume aujourd’hui en sa totale décomplexion, sa presque normalité. Autant que d’un président, l’Amérique, le Monde semblent aujourd’hui en quête d’une figure type des années 2000, une entité regroupant et intégrant en toute fluidité les plus larges et divers régimes de représentation. En un contexte actuel si délicat, entre modération (sur le long terme) d’une crise économique brutale, reprise en main de la question irakienne, amuse autant que laisse perplexe pareille prédominance du tout visuel – pour ne pas dire virtuel. En même temps que ne peut que séduire l’idée de trouver correspondance avec l’image presque idéale du « Président », progressivement installée dans les fictions américaines récentes (dans les séries télévisées bien plus qu’au cinéma), l’infiltration subtile dans les foyers d’hommes de pouvoir ayant le peuple, la proximité pour horizon premier.

 

Quand la petite lucarne se découvre visionnaire

Novembre 2001. Côté East Side, deux mois que l’Amérique fut touchée en son talon d’Achille (les inatteignables Twin Towers, symboles d’une pleine puissance occidentale). Côté West Side, ébullition scénaristique de deux ambitieux hommes de télévision (Robert Cochran et Joel Surnow) proposant, comme si de rien n’était, de suivre durant 24 épisodes les élections primaires de Californie, dont le candidat favori, le sénateur David Palmer (auquel le géant Dennis Haysbert prêta sa stature durant trois saisons entières) aurait pour notable caractéristique d’être issu d’une minorité (afro-américaine). Sans doute la dimension palpitante du récit de 24 heures chrono ne fut pas étrangère à la relative absence de polémique autour de la concrétisation de l’ascension d’un Noir au statut de Président des Etats-Unis. Bien que de première importance (à vrai dire pas moins mise en avant que les aventures très « physiques » du superflic Jack Bauer), la journée de Palmer, sa côte de popularité grandissante, la fragilisation de sa cellule familiale ne nuiront pour presque aucun amateur de grande fiction politique (et surtout de films d’actions) au seul intérêt d’un récit essentiellement animé par la fluctuation des menaces, la permanence d’une intensité dramatique peu négligeable.

 

Surgissant en pleine crise post-11 septembre, un an à peine après l’instauration de l’administration Bush (à vrai dire, tout ne faisait que commencer), cette hypothèse d’une massive sollicitation d’un candidat noir avait bien sûr pour elle de n’être encore qu’une forme d’improbable fantasme, le sympathique (et peu réaliste ?) produit d’un attrait hollywoodien pour un certain exotisme inoffensif. S’ensuivirent donc deux saisons supplémentaires, exposant David Palmer non plus en sympathique sénateur présidentiable, mais en authentique chef d’Etat à qui incomberait désormais la responsabilité de l’engagement du pays tout entier dans la menace de conflits diplomatiques très plausibles, voire finement interrogatifs quant à une certaine réalité contextuelle (la saison 2 fut achevée peu après le début de l’offensive sur l’Irak, en avril 2003). Le charisme de l’acteur aidant, associé à la sobriété de ton des séquences exposant un puissant enjeu politique, force fut alors de constater la quasi totale absence de remise en question (dans la fiction comme dans le réel, dans et devant l’écran) des choix du président démocrate par le biais d’une simpliste corrélation raciale. Un pas décisif était désormais franchi avec d’autant plus de bonheur que la série, diffusée sur la Fox, chaîne de télévision connue pour ses penchants républicains, trouva au contraire dans ce positionnement assez  avant-gardiste l’une de ses principales puissances.

 

Difficile alors, en regard du feuilleton ultra-médiatique de la fabuleuse (pour un tel candidat) ascension de Barack Obama, de ne pas se laisser tenter par un plus ou moins volontaire jeu d’équivalence. Référence fut ainsi faite au moins cent fois, depuis son investiture comme candidat démocrate officiel à la présidence, à la plus que réelle influence, dans l’imaginaire collectif, du personnage de Palmer. Grand, svelte, tenue décontractée, démarche chaloupée, Obama attira d’autant plus l’attention (aussi bien du peuple américain que des « amis » du monde entier) que se faisait jour par sa subite surexposition une dimension glamour inespérée, une aura excédant celle du pourtant toujours populaire dernier président démocrate, le familier Bill Clinton. Idole des intellectuels, de la plupart des valeurs sûres hollywoodiennes (George, Scarlett, Sean, Brad et Angelina…), symbole d’un métissage positif, personnage de success story (erreurs de jeunesse, modèle d’accomplissement professionnel, familial et culturel), l’universel Barack apparaît désormais comme la miraculeuse concrétisation live d’une échappée de l’ère Bush ne s’étant jusqu’ici matérialisée qu’à l’échelle prophétique (promesse d’un « après » à la fin du deuxième mandat).

Au plus près du réel

Au bonheur de la très envisageable (à l’heure où s’écrivent ces lignes, rien n’est encore décidé) réalisation d’une projection « post-Bush », d’un dépassement potentiellement bénéfique de l’idéal fictionnel que représentait donc un personnage comme David Palmer  (la série The West Wing ayant par ailleurs elle aussi proposé sept années durant un contrepoint démocrate sécurisant en la personne de Jed Bartlet), doit s’adjoindre cependant le constat de l’assez grande pauvreté de la représentation présidentielle au cinéma. Alors que la fine équipe de The West Wing sut réagir presque immédiatement au choc du 11 septembre, en diffusant quelques jours après (privilège du format) un épisode spécial, intégrant la tragédie dans le corps souple de sa fiction de proximité, force fut de constater que la question présidentielle inspira peu le grand écran. Le rapport du cinéma hollywoodien à la chose contemporaine, à l’actualité s’incarna effectivement rarement, ces dernières années, à travers la représentation dynamique et plausible d’une activité politique. La question d’une contre-proposition critique (utopique ?) y prit davantage corps dans des récits se soustrayant au réel au profit de l’allégorie. Des films tels que Le jour d’après (Roland Emmerich, 2004) tentèrent certes, non sans un certain bon sens, de visualiser une certaine situation d’urgence impliquant une « raison présidentielle » (négocier la survie du peuple du Nord auprès des frontières sud-américaines). Mais cette fois encore, le mouvement ne se détachait que sur fond d’une esquive du présent par le biais d’une crainte cataclysmique (le grand gel, l’Åge de glace nous menace… ). Ceci dit, de la part de l’auteur de l’inénarrable Indépendance Day, présentant le président en action hero unidimensionnel sauvant le monde de l’invasion extra-terrestre, le choix d’une menace un peu plus… « naturelle » (météorologique) ne peut  qu’être  salué.

              

Autre figure présidentielle inoubliable du cinéma américain de ces dernières années, celle du président Roosevelt, dans le Pearl Harbor de Michael Bay (2001), infirme se rétablissant vaillamment sur ses jambes dans l’élan d’un sublime discours patriotique lançant l’offensive vengeresse décisive des aviateurs yankees. Si le fait historique donnant au film son titre n’est pas, loin s’en faut, la part la moins réussie d’un objet au demeurant consternant par sa naïveté morale et esthétique, marqua surtout l’inaptitude de Bay et ses scénaristes et producteurs à trouver dans la représentation d’un événement pour grande part constitutif de l’inconscient collectif américain davantage qu’une matière bêtement spectaculaire. Esquive supplémentaire du politique par l’absence même d’interrogation, de dissection fine et passionnée d’une entreprise gouvernementale, fut-elle simplement résumable à son élan relativement défensif. Sorti quelques mois avant le 11 septembre, ce film aurait pu – si la question, finalement d’actualité par le troublant hasard des dates, de l’attaque de l’Amérique par des forces extérieures (l’armée japonaise en décembre 1941, sur les écrans de cinéma ; Al Qaeda, le grand Autre du Proche-Orient sur les écrans de télévision et autres) avait été réellement traitée – être le film ayant su saisir au mieux l’atmosphère de pareille situation.

 

Ne pas conclure pour autant à un insurmontable abandon hollywoodien, un irrémédiable renoncement du 7 ème art à interroger le pays en profondeur. Des œuvres ouvertement engagées, telles que Syriana (Stephen Gaghan, 2006), par leur ancrage à gauche (par le biais, notamment, de l’incontournable George Clooney), leur ambition de démanteler, en un croisement des plus complexes des flux et circulations, la face sombre de la mondialisation, firent leur effet (sans doute prioritairement relatif à l’audace du message) au moment de leur sortie. Mais à cette volonté de n’observer cette réalité politique que dans l’objectif très précis d’une prise de conscience massive, évidemment plus qu’estimable, peut être cependant préférée la terrifiante perspective d’un blockbuster comme The Dark Knight, dernier volet en date des aventures de Batman, accessoirement triomphe de l’année au box-office américain. Nous y est proposé, pour faire court, de choisir entre la survie de la foi politique, en la personne d’Harvey Dent, Procureur fédéral se faisant un point d’honneur à venir à bout de la criminalité infestant les rues de Gotham City, et l’action davantage clandestine et irrégulière de l’homme chauve-souris, dont l’héroïsme aurait pour noir revers le renoncement à toute attache, l’abandon de sa plus simple humanité. Pas de figure présidentielle à proprement parler ici, mais tout de même l’articulation aussi pertinente que spectaculaire d’un raisonnement philosophique intégrant en un même mouvement la question d’une valeur, d’une efficacité de l’acte politique et sa profonde et mélancolique mise en crise par l’intervention d’une force, d’une justice parallèle. Où l’on découvre que, plus que sur le petit écran, la question politique nécessiterait au cinéma, à dessein d’épanouissement d’un récit solide, sinon le renoncement total à la « réalité », son approche détournée, sa contamination par le virus d’une quête d’impossible, d’au-delà (du réel, de l’humain…).

« Yes We can ! »

Tel est le slogan sur lequel s’est appuyé le candidat (et possible 44 ème président des Etats-Unis) Obama, tiré d’une chanson composée en son honneur par le prolifique Will I am. Tout dans le mouvement, donc. La foi en une renaissance ne négligeant sans doute pas la conscience d’un grand labeur à venir. Déjà star, et ce probablement pour longtemps, celui dont l’élection marquerait un tournant dans l’Histoire de par l’improbabilité initiale de son adoption majoritaire (au niveau de sa côte internationale, il semblerait que tout lui soit depuis longtemps acquis), doit bien sûr avoir idée du caractère forcément éphémère de pareille euphorie, semblable emballement médiatique. Là où les présidents de 24 heures chrono et The West Wing n’étaient au fond, au-delà de leur charme tout idéaliste, requis d’aucune promesse autre qu’artistique, touchant durablement des téléspectateurs en quête d’une forme d’échappatoire cathartique, l’homme de l’après doit s’apprêter à supporter, mais surtout anticiper la forte hypothèse d’une déception, d’une évidente exigence populaire.

 

 

A l’entraînant « Yes we can ! » devra, pour la survie de l’Image, succéder dès le commencement de l’an nouveau le tout aussi prenant refrain d’un « Yes, we are doing ! », d’un « Look at this ! ». Comme la plupart des pop stars ayant contribué au financement de sa campagne, le président des années 2010 s’exposera au risque permanent d’une violente déflation de popularité, d’un recyclage soudainement inversé de son image angélique (tel un Jackson ou une Britney Spears). La question sera alors pour lui celle du cinéma hollywoodien, de The Dark Knight comme du Jour d’après (espérons, pas de Pearl Harbor) : « que faire, à l’instant T, pour réinsuffler au peuple désabusé cette croyance perdue en une efficacité, un pragmatisme politique bénéfiques ? Comment prouver que les abîmes atteints ces huit dernières années étaient bel et bien la résultante d’une absence de discernement, d’intelligence dans l’appréhension du monde, et non le symptôme d’une vanité bien plus radicale de ma fonction ? ». Quelle que soit l’issue du « film », aura importé la passionnante aventure d’une projection, d’une croyance massive en un passage, une évolution de perspective en voie d’enclenchement. Tout n’était peut-être, ces longues années durant, qu’affaire de focale…  Alors, Barack, à quel président pourrions-nous bien rêver, sous ton règne ? Tiens, pourquoi pas une vraie yankee ultra-conservatrice, la cinquantaine, petites lunettes…

By the people : the election of Barack Obama, Amy Rice, 2009


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