Select Page

Un transport en commun

Article écrit par

Prenez les fantômes de Minnelli et Demy et mettez-les dans un taxi-brousse. Laissez mijoter une heure puis dégustez chaud. Mais même avec les bons ingrédients, si le cuisinier n’a pas le tour de main, on préfère se passer du plat.

L’équation Saint-Louis + comédie musicale donnait jusqu’à présent : Le Chant du Missouri de Vincente Minnelli (Meet me in Saint-Louis, 1944). Elle comporte désormais une donnée de plus : Un transport en commun, moyen métrage de Dyana Gaye en salle depuis le 16 juin et présenté le 2 juillet dans le cadre de la dernière séance de la saison du Ciné Club Afrique au Musée Dapper à Paris, suivi d’une rencontre avec la réalisatrice et d’une partie de l’équipe du film. Pour le meilleur et peut-être surtout pour le pire, Saint-Louis est décidément fertile pour les comédies musicales.
L’idée d’Un transport en commun est extrêmement séduisante. Issu des carnets de route de la réalisatrice franco-sénégalaise, le film « imagine à partir d’un trajet les rencontres possibles dans un taxi-brousse. » Chansons et danses viennent illustrer chacun des personnages et expliciter la raison de leur voyage. Le temps d’un trajet entre Dakar et Saint-Louis, Dyana Gaye rejoue à la lettre les codes de la comédie musicale classique. Les tableaux musicaux déboulent dans le réel, les chansons mettent en lumière les sentiments des personnages, le monde alentour devient une scène qui prend la ville pour décor et les passants pour corps de ballet. Chaque numéro est ainsi saisi dans une alternance de plans-séquences et plans de coupe rappelant les grands moments du genre. La partition musicale de Baptiste Bouquin, si elle traverse différents styles musicaux (twist italianisant, jazz, vague reggae…), lorgne elle-même farouchement vers Michel Legrand. De bien belles références qui donnent l’impression d’assister à une sorte d’Américain à Dakar tourné par Jacques Demy sous lexomil.
Le résultat, en effet, n’est pas mirobolant. L’interprétation mêlant acteurs professionnels (dont Gaspard Manesse, rôle principal d’Au revoir les enfants de Louis Malle en 1987 et qui officie en tant que trompettiste au sein du Supernatural Orchestra, interprète de la musique du film) et amateurs sénégalais est globalement déplorable. La mise en scène a listé tous les ingrédients de la comédie musicale, mais la sauce ne prend pas. Quelques cadrages, quelques scènes (le salon de coiffure, le blues…) sortent du lot et viennent faire penser qu’il y a peut-être derrière un léger talent pour traduire une émotion ou un regard décalé. Mais l’ensemble est globalement plutôt grotesque. Entre hommage au genre (la réalisatrice avoue volontiers que c’est sa fascination pour les comédies musicales qui l’a poussée au cinéma) et regard bienveillant sur son pays et la situation difficile de ses compatriotes, Dyana Gaye sert une soupe de clichés qui finit par faire ressembler son film à un épisode chanté de Sous le soleil, ou délocalisé de Un, dos, tres. Alors bien sûr, on ne s’ennuie pas une seule seconde (sur 48 minutes, ce serait bien le diable) et on rit énormément. Mais on rit du film et non pas parce que celui-ci est drôle. On rit du jeu des acteurs, d’une réalisation au-delà du malhabile et d’une mièvrerie générale.
On peut d’ailleurs s’étonner de l’accueil qu’a reçu le film sélectionné et primé dans de nombreux festivals (Locarno, Toronto, Sundance, Milan…). Oui, le film montre un certain culot, voire un certain courage, cela n’empêche pas de reconnaître son ratage. Il ne faut pas non plus transformer un regard bienveillant sur un continent dont les productions sont véritablement sous-médiatisées (voir la quasi absence générale de films africains sur les écrans et les festivals) en une condescendance appuyée. En ce sens, le débat du Ciné Club à l’issu du film fut peu cinématographique. Après quelques vagues questions sur la production et la réalisation du film, les échanges pleins de sympathie se sont concentrés sur un partage de leur expérience de l’Afrique par les spectateurs. De l’avis général, Un transport en commun évoque ainsi des situations et des personnages tout à fait réalistes. Cela suffit-il à faire un bon film ? Non. Il ne faut pas s’y tromper.

 


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La Cité sans voiles

La Cité sans voiles

Prototype matriciel du «noir procédural», «La cité sans voiles» fraye la voie vers un courant néo-réaliste semi-documentaire issu de l’immédiat après-guerre. Drapée sous une chape nocturne, la métropole new-yorkaise bruisse de mille faits divers crapuleux. Le jour venu, à l’été 1947, la brigade des homicides dont le bureau est la rue, bat le pavé brûlant des artères populeuses pour les élucider.