Un simple accident

Article écrit par

Dans ce onzième film, Jafar Panahi se souvient de ses camarades de prison en Iran.

Une Palme méritée

Depuis les années 2020, les films obtenant la célèbre Palme d’Or au festival de Cannes furent souvent sujets à caution. On pense notamment à Titane de Julia Ducournau en 2021, Sans filtre de Ruben Östlund en 2022 et même Anatomie d’une chute de Justine Triet en 2023 et, bien sûr, Anora de Sean Baker en 2024. Cette année 2025, la Palme d’Or est revenue presque sans surprise à Jafar Panahi pour son onzième long-métrage qu’il a lui-même coproduit. Et aucune critique divergente n’est venu troubler la remise de ce prix en direct lors de la Cérémonie de clôture, moment d’autant plus émouvant que Jafar Panahi était enfin présent avec une partie de l’équipe et que le public y a vu comme une reconnaissance de son talent mais aussi et surtout de son engagement politique. On le sait, Jafar Panahi a été emprisonné à trois reprises par le régime des mollahs, et la dernière fois pour une durée de neuf mois. Il avait été empêché de sortir du territoire et de filmer hors de chez lui. On le savait habitué à utiliser des subterfuges qui ont donné naissance à deux excellents films, Ceci n’est pas un film en 2011 et Taxi Téhéran en 2015.

 

Obligation de faire ce film témoignage

Maintenant, sans doute en partie à cause de la pression mondiale, la justice iranienne a autorisé le réalisateur à sortir du territoire et à continuer à faire des films. D’ailleurs, ce dernier opus, son onzième long-métrage, a été entièrement tourné en Iran de façon pourtant clandestine, et plus particulièrement à Téhéran, la ville du réalisateur et parfois en caméra caché. Les acteurs qui sont à la fois professionnels et non professionnels, ont répété leurs rôles dans l’appartement du réalisateur et le scénario est conçu comme un hommage aux prisonniers que Jafar Panahi a côtoyés lors de son dernier et plus long séjour en prison, lorsqu’il n’était plus à l’isolement. Il le confie d’ailleurs dans l’entretien qu’il a accordé au dossier de presse du film : « La deuxième expérience de la prison m’a changé encore plus profondément. En sortant, je me suis senti obligé de faire un film aussi pour ceux que j’avais rencontrés en cellule. Je leur devais ce film-là. J’en parle à partir de mon expérience personnelle, mais cette expérience est synchrone de ce qui s’est passé simultanément dans la société iranienne en général, avec la révolution Femme-Vie-Liberté à partir de l’automne 2022. Énormément de choses ont changé au cours de cette période. »

 

Filmer au pays

Le résultat est un film tragi-comique à la manière du cinéma néoréaliste italien dont, souvent, le cinéma iranien a le secret. On sourit, on pleure, on frémit aussi aux aventures kafkaïennes de cette petite bande de six rescapés des geôles iraniennes et qui regroupe : une jeune mariée dans sa belle robe, son futur la veille de leurs noces, leur photographe qui dans la vraie vie est arbitre de karaté, un jeune garagiste qui fut emprisonné pour des raisons financières et non politiques, un jeune homme qui reconnaît formellement leur tortionnaire. Celui-ci, comme dans le sketch, Le diable n’existe pas de Mohammad Rasoulof en 2020 qui a donné le titre général du film, est un bon père de famille dont la femme attend un deuxième enfant. Il se prénomme Eghbal et il est bien leur horrible gardien même si le doute leur traverse souvent l’esprit. Il est interprété par Ebrahim Azizi, un acteur qui ne travaille que pour des films hors système car il refuse de participer à des productions ayant reçu l’approbation de la censure. Tout le film est construit autour du Van dans lequel Eghbal est ficelé en attendant son destin, alors que la bonté de ses ex-détenus va dénouer une partie de l’intrigue autour de la naissance de son enfant et la joie dans les yeux de sa petite fille. Un film à la fois triste et optimiste dans lequel finalement, encore une fois, Jafar Panahi déclare sa foi envers son pays qu’il ne veut nullement quitter comme il le déclare aussi dans le dossier de presse : « Je ne peux vivre nulle part ailleurs. Beaucoup de mes compatriotes ont choisi d’émigrer, ou y ont été contraints. Je n’en suis pas capable, je n’ai pas assez de courage pour ça ! Je suis inapte à vivre en dehors de l’Iran. On verra bien. De toute façon, il fallait que je fasse ce film, je l’ai fait, et j’en assume les conséquences quelles qu’elles soient. »

 

Titre original : Yek tasadef sadeh

Réalisateur :

Acteurs : , ,

Année :

Genre :

Pays :


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..