Two Lovers

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Un an seulement après « La Nuit Nous appartient », et délaissant le polar au profit d’un drame romantique et intimiste, ce « Two Lovers » semble être le film du grand changement pour James Gray.

Habitué au long hiatus entre des films autant motivés par le bouclage de budget que par la quête du sujet idéal, Gray semblait légèrement marquer le pas avec son film précédent qui, aussi bon soit-il, faisait figure de redite par rapport aux mémorables Little Odessa et The Yards.

Dénué des ressorts du polar, Two Lovers renouvelle miraculeusement les thématiques du cinéaste en les inscrivant dans un cadre plus intimiste et réaliste, l’espace new yorkais évoquant le meilleur de la veine dramatique d’un Woody Allen.
On retrouve donc Joachin Phoenix, dans un rôle à la fois proche et éloigné de celui de La Nuit Nous Appartient : jeune adulte en pleine dépression suite à une rupture, le personnage se retrouve pris entre deux feux. D’un côté la sécurité, représentée par la douce et aimante Sandra, qui faciliterait grandement les affaires de ses parents, de l’autre le risque, incarné par la fantasque et belle Michelle, dont le cœur est pourtant déjà pris par un homme marié.

On retrouve cette idée, récurrente chez Gray, du choix difficile entre la tradition familiale, prison symbole de renoncement, et l’envie d’un ailleurs différent, d’horizons nouveaux, le héros se retrouvant toujours à devoir faire de terribles sacrifices.
Cependant, loin de la solennité de ses fresques policières, l’opposition de ces deux voies s’avère plus complexe que précédemment. Bien que présente, la pression familiale n’est pas si forte que cela, et ce n’est pas d’elle que proviendront les déboires de notre héros, mais plutôt du personnage ambivalent et troublé de Gwyneth Paltrow, qui trouve ici son meilleur rôle.

Tout comme Joachin Phoenix, le cœur du spectateur penche immédiatement pour Paltrow. Gray multiplie ainsi les idées pour apporter charme et candeur à leur relation : ainsi de cette belle trouvaille à la fois dramatique, drôle et romantique, qui fait s’épier et communiquer les personnages par les fenêtres de leurs immeubles en vis-à-vis. Gwyneth Paltrow se rend immédiatement attachante par sa légèreté et sa fragilité dans ce rôle magnifiquement écrit, et sa douleur, conjuguée à celle de Joachin Phoenix, donne naissance au moment le plus intense du film (ainsi qu’à une des plus belles scènes d’amour de l’année), lors de cette étreinte fiévreuse sur le toit d’un immeuble, au milieu du froid glacial.
Le personnage de Michelle revêt un rôle autant symbolique que dramatique au sein du récit. Cette position qu’elle occupe dans l’immeuble d’en face incarne un futur à la fois proche et inaccessible aux yeux de Leonard, loin de la cage dorée qu’est la demeure de ses parents. C’est le trouble et les atermoiements de Gwyneth Paltrow qui semblent réduire cet espoir à l’état de chimère ainsi que l’inégalité de leur relation, l’un n’apportant bienfait à l’autre que par ce qu’il représente (une ouverture, respiration pour Joachin Phoenix), et par le manque qu’il comble (une chaleur et une présence pour Paltrow ). En dépit de la sincérité de leurs sentiments, les deux héros ne font donc que se croiser, fuyant ou courant après quelqu’un (ou quelque chose), avant le terrible renoncement final. Cette nouvelle veine de Gray trouve son plus bel aboutissement dans l’habile association de la tragédie, propre à la filmographie du cinéaste, à un prosaïque récit d’amour non réciproque, la délicate alchimie offrant ce qu’un récit intime peut posséder de plus intemporel dans son déroulement.

 

   

 

Gray retrouve ici son directeur photo de La Nuit Nous appartient, Joachin Baca-Asay, mais leur association s’adapte au ton plus feutré de ce film. Ayant atteint le summum de l’emphase sur son film précédent, Gray se montre plus subtil ici, en focalisant essentiellement sa mise en scène sur l’interprétation de ses acteurs (le travail en amont avec Joachin Phoenix aurait été particulièrement intense), et leurs interactions. Loin d’être une régression, cette option fait naître l’émotion par la transfiguration de l’anodin, que ce soit un geste, un regard, toujours saisi avec justesse et humanité par Gray, qui rend belle la banalité de l’amour naissant. Le plus bel exemple de cette évolution serait l’échange sans paroles et lourd de sens des «two lovers» à travers leurs fenêtres, quelques instants après leur scène d’amour.

En bouleversant ses habitudes, Gray apporte un nouvel élan à son cinéma, qui gagne en chaleur et effectue en quelques sorte le parcours inverse d’un Paul Thomas Anderson perdu dans les méandres du grand récit mythologique. Gray s’ouvre, lui, à de nouvelles perspectives, et la suite de sa carrière s’annonce plus passionnante encore.

 

Titre original : Two Lovers

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Durée : 110 mn


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