Transit

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Un homme fuyant.

Le dernier film de Christian Petzold, Phoenix (2014), mettait en scène la renaissance lente et troublante d’une femme rescapée des camps de concentration, Nelly (Nina Hoss), au visage défiguré. Une reconstitution faciale devait lui permettre de ressaisir progressivement son individualité en endossant, de façon cachée…sa propre identité aux yeux de son mari qui la croyait morte. Transit, le nouveau long métrage du cinéaste, continue de développer avec beauté les mêmes obsessions présentes dans Phoenix. Les êtres avancent comme des spectres, dans des trous identitaires, à l’assaut d’un intime perdu, plongés au cœur des ténèbres de l’Histoire.
 

Contrer le film historique

Adapté du roman éponyme d’Anna Seghers (1944), Transit se démarque de la précédente œuvre de Petzold en s’extirpant cette fois-ci du contexte historique circonscrit du roman de Seghers : le début des années 40. Nous sommes bien à Marseille, mais de nos jours, ainsi en témoignent les voitures de police contemporaines qui circulent dans la ville pour mener en série des contrôles d’identité et des rafles. Car si le réalisateur a fait le choix de décrocher son récit du passé, il en a gardé le contenu intact : le personnage principal du film, Georg (Franz Rogowski), est un allemand en fuite, réfugié à Marseille dans l’espoir d’obtenir des papiers pour faire la traversée jusqu’au Mexique, afin de fuir les fascistes qui progressent sur le territoire français…Cette anachronie déroute dans la mesure où elle opère selon une vraisemblance sensible qui crée une sensation de malaise durable et dévoile une ombre politique bien réelle. Le film ne procure aucune distanciation historique et entraîne le spectateur dans une perte de ses repères à suivre Georg, homme en fuite et comme plongé dans un espace-temps indéterminé au coeur d’une Marseille qui se vide, plateforme de réfugiés entre terre et mer, où chacun peut convoquer de prégnants images et enjeux de notre temps…
 


Visages de la déterritorialisation

En transposant le récit d’Anna Senghers dans une Marseille contemporaine diffuse – où la présence humaine s’amenuise dans un paysage cogné de soleil et de couleurs vives (les nappes à carreaux rouges des tables du café où Georg se rend, le jaune d’un manège abandonné), Christian Petzold réalise une déterritorialisation générale, qui touche même les personnages. Il en va ainsi de Georg, qui saisit l’opportunité d’usurper l’identité d’un écrivain qui s’est suicidé, Weidel, pour obtenir des papiers afin de fuir. Georg, sur lequel on ne sait quasiment rien, caractérisé par son seul statut de personne en fuite, incarné par le visage singulier de Franz Rogowski. Son nez de boxeur, dont semble s’échapper sa voix nasale, recouvre des parties de lui-même, de son histoire, au détour d’une berceuse qui s’échappe d’une radio qu’il chante à un petit garçon auquel il s’attache avec distance. C’est aussi Marie (Paula Beer), jeune femme croisée furtivement dans la rue, davantage figure que personnage, en recherche désespérée de son mari, qui échappe à Georg comme un morceau de lui-même. A ce titre, que l’identité qu’il usurpe soit celle d’un écrivain est évocateur, tant le mental de Georg semble être à mi-chemin entre une page blanche et une idéntité toujours à (ré)écrire. Le transit que filme le cinéaste est un état plus qu’une condition. Il met en scène cette suspension aussi lourde que la chaleur avec une forme d’abstraction esthétique, déjà à l’œuvre dans Barbara (2012) et Phoenix, qui tient dans les détails des touches de couleur de l’image et les mouvements des personnages, la musicalité d’un son. A travers le noeud sentimental qu’il déplie, Petzold élabore des êtres de fiction qui se (re)trouvent aux dépens d’eux-mêmes, à travers des chemins de traverse, d’états d’âme tus, nourris de culpabilité et de loyauté. Et de la mystérieuse distance particulière, voire de la froideur, qui marque le cinéma de Christian Petzold, affleurent toujours, par petites touches venues d’une intimité cachée, des tressaillements existentiels bouleversants, comme seul socle de soi.

Titre original : Transit

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Durée : 101 mn


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