Toutes nos envies

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Après « Welcome », Philippe Lioret tourne un nouveau drame social en adaptant Emmanuel Carrère. Étonnamment sobre, mais bancal.

C’est toujours compliqué, avec Philippe Lioret. On aime bien ses films, mais ils nous agacent. Ou à l’inverse : ses films nous agacent, mais on les aime bien. Il faut dire qu’il a le sens du casting. Sandrine Bonnaire dans Mademoiselle et L’équipier, Kad Merad et Mélanie Laurent (quand elle n’horripilait pas encore) dans Je vais bien, ne t’en fais pas, Vincent Lindon dans Welcome ; tous ont porté le mélo à un autre niveau. Le mélo, donc, genre de proue de Philippe Lioret, qui aime les larmes refoulées, les relations houleuses et les amitiés plus fortes que la mort. Qui aime mettre en scène les opprimés, ceux que la société oublie. Qui semble avoir lu tout Olivier Adam, et y trouver matière à cinéma. Mais qui le fait avec retenue. C’est ça, le problème. Les films de Lioret ne transcendent pas, mais ils sont aimables. Ils touchent.

Pour Toutes nos envies, le cas est encore plus complexe. Le cinéaste adapte librement D’autres vies que la mienne, d’Emmanuel Carrère, qui semblait difficile à transposer au cinéma. D’autres vies que la mienne, c’est ce récit sorti en mars 2009 qui bouleversa tout le monde. Si, tout le monde. L’écrivain y raconte la disparition de la fille d’un couple d’amis proches dans le tsunami de 2004 au Sri Lanka (il y était) ; puis la mort de sa belle-soeur d’un cancer courant 2005. Tout, absolument tout, est vrai. Ca semble chargé, ça a de quoi faire peur ; c’est l’un des livres les plus lumineux, les plus vertigineux de l’année 2009, succès aussi bien public que critique. Autant dire qu’il fallait une sacrée audace pour oser le porter à l’écran.
Bonne nouvelle : Philippe Lioret évacue le tsunami et se concentre sur l’histoire de la belle-soeur, Claire (Marie Gillain), jeune juge au tribunal de Lyon spécialisée en affaires de surendettement, atteinte d’un cancer incurable. Pour l’accompagner dans son combat, Stéphane, un autre juge un brin plus expérimenté (Vincent Lindon, toujours impeccable).


 
C’est ainsi que Toutes nos envies peut se déployer de lui-même, presque débarrassé d’emblée de la comparaison gênante avec le roman de Carrère. Philippe Lioret a su, avec son co-scénariste Emmanuel Courcol, digérer l’oeuvre pour en tirer un objet de fiction dont il peut assumer la pleine paternité. Il n’a, de son propre aveu, "pas rouvert le livre" ; seules restent les situations. C’est aussi la limite du film : là où D’autres vies que la mienne ne s’appuie que sur du vécu, Toutes nos envies s’érige en fiction sociale qui mêle drame personnel et maux du monde actuel, chantre des petites gens écrasés par la société et le capitalisme. Le propos est pourtant passionnant, rarement traité au cinéma : peu de films s’articulent autour d’histoires de contrats de crédit à la consommation inintelligibles, si alambiqués qu’ils mettent dans le pétrin ceux qui en ont besoin mais n’y comprennent rien. Magie : ici comme dans le livre, on se passionne pour les plaidoiries basées sur les subtilités de taille de caractères d’imprimerie, les conditions de crédit notifiées dans une trop petite police n’ont aucune valeur, mais aucun client ne le sait, porte ouverte à tous les abus de la part des sociétés.

C’est quand Philippe Lioret analyse les rapports humains que le film perd en puissance. Non qu’il en fasse trop : il parvient à instaurer une vraie intimité entre ses deux personnages principaux sans verser dans le tire-larmes. On connaît déjà le jeu subtil et tout en retenue de Lindon ; Marie Gillain, elle, semble être regardée pour la toute première fois de sa carrière. Leurs scènes communes, à quelques maladresses près (le match de rugby), donnent envie d’y croire. C’est plutôt dans les de seconds rôles qu’on s’y perd : le mari aimant mais lisse, au rôle ingrat de faire-valoir, mais surtout Céline l’endettée, personnage-témoin sans épaisseur, pâle incarnation de la crise économique (son interprète Amandine Dewasmes est pourtant remarquable).

L’ennui vient sans doute, on y revient, de ce que Lioret admire trop le roman de Carrère pour le trahir. Il est tout à son honneur de s’effacer derrière l’œuvre – mais il n’empêche que la distance est trop grande entre son désir de lui faire justice et le film qu’il livre, qui peine à faire vivre sa propre histoire. Toutes nos envies avance sans encombre, mais timidement : son réalisateur semble si persuadé que son film ne saurait faire naître la même émotion que la lecture du roman qu’il préfère lui ôter toute ficelle trop ouvertement dramatique. Toutes nos envies est, par à-coups, très beau, mais souvent sec. On connaissait à Lioret une propension au lyrisme, qu’on redoutait, qu’on appréciait. On préfère quand il ose.

Titre original : Toutes nos envies

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Durée : 120 mn


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