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Tout un désert à repeupler

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Quelques jours après son départ, quelques mots sur Jean Giraud alias Moebius.

Tout d’abord reviennent les images d’un espace immense et épuré. C’est un paysage de Far West ou la plaine désolée d’une planète inconnue. Il n’y a pas un mouvement à l’horizon, pas un bruit, pas même le souffle d’un vent. Les décors que traversent les héros dessinés par Jean Giraud, alias Moebius, pourraient sembler déserts si le pressentiment d’une venue prochaine n’était pas si fort. La planète apparemment vierge du Monde d’Edena où atterrissent Stel et Atan se retrouve très vite grouillante de vie ; les silencieux déserts américains de Blueberry ne sont là que pour entourer et étouffer villes bruyantes, indiens et autres aventuriers déconfits ; la solitude de certaines planches du Garage hermétique ou de la série L’Incal ne dure jamais très longtemps. Car avant toute chose, quelque soit le matériau qu’il travaillait – SF, Western, comics, manga… – le dessinateur et auteur qui nous a quitté le 10 mars dernier s’intéressait à tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à un humain.

Dans deux de ses plus belles œuvres sans dialogue, L’homme est-il bon ? et Arzach, le récit marche car à travers le dessin, à travers les traits de l’aventurier perdu de la première et ceux du gardien stoïque de la seconde, remontent des angoisses bien humaines. On ressent avec eux la solitude du lieu, la mélancolie de leurs souvenirs d’homme mais également toutes les possibilités, tout l’espoir du monde qui reste à découvrir autour d’eux. Tomber dans un livre de Jean Giraud c’est accepter l’immensité de l’univers que l’on nous propose ; devenir un aventurier. Lire ses histoires c’est accepter d’être emmené plus loin encore que les pages dessinées, dans un espace à nous dont lui, Jean Giraud, n’aurait bâti que la porte. Les étendues gigantesques qu’il a créées durant toutes ces années, les déserts sans fin ou les villes futuristes surpeuplées comme celle de son The long tomorrow – la grande influence visuelle de Blade Runner – plus encore que de nous présenter des mondes grouillant de vie sont des portes grandes ouvertes sur eux. On rentre dans ces lieux, on s’y ballade et on s’y installe. L’imaginaire qui y est proposé cesse de l’être au bout de quelques pages et le souvenir des traits que l’on garde après lecture ont un arrière goût de réel. Seul comme le major Grubert dans Le garage Hermétique ou comme John Difool dans L’Incal, on reste pourtant sans cesse connecté au monde autour de nous comme si les lignes de Jean Giraud reliaient tout. Le 10 mars 2012 il a laissé derrière lui une œuvre parmi les plus fascinantes du 9ème art, nombre de collaborations cinématographiques (Alien, Abyss, Le cinquième élément…) mais également des espaces vides dans ses planches qu’il va falloir continuer à combler nous même. Ses bandes dessinées n’ont pas pris une ride et à ceux qui y retournent, à ceux qui les découvrent, il reste au moins un désert à repeupler.

 


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