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Top Secret (The Tamarind Seed, 1974)

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Tout en pudeur, Blake Edwards s’essaie au romantisme et réalise l’un de ses films les plus touchants.

Judith Farrow (Julie Andrews) est une employée du Ministère de l’Intérieur britannique, Feodor Sverdlov (Omar Sharif), un agent secret soviétique. Lorsqu’ils se rencontrent pas hasard sur l’île de la Barbade, lui, solitaire, se désintéresse de plus en plus du parti communiste alors qu’elle, vit depuis des années avec la culpabilité de la mort de son mari. Blake Edwards ne s’attarde pas sur le passé de ses personnages et se presse de les rapprocher dès les premières minutes de The Tamarind Seed. En pleine Guerre froide, la britannique et le soviétique se ressemblent. Le même vide les habite et dans ces décors en toc, sur ces plages idylliques, l’un semble attendre l’autre. Ces premiers instants qu’ils vivent isolés du monde, comme si Blake Edwards les avait extirpés de leur vie passée, Judith et Feodor ne cesseront jamais par la suite de les rechercher.

 

La réussite de The Tamarind Seed vient en partie de ses non-dits et de l’écart entre ce que l’image semble nous montrer et ce qu’il s’y passe réellement. Suivant la trame d’un film d’espionnage, Blake Edwards filme espions, femmes vénales et ambassadeurs véreux mais ne se concentrent que sur l’histoire d’amour du couple qu’il a fait se rencontrer dès le générique. Entre leurs deux pays, entre l’Est et l’Ouest, Feodor et Judith tentent d’exister alors que tout les ramène aux rôles qui semblaient être écrits pour eux : lui devrait la charmer, user d’elle et de sa place au Ministère britannique ; elle devrait le fuir au lieu de se laisser détruire. L’histoire d’amour, qui entre eux restera longtemps platonique, Blake Edwards a choisi de la filmer en lutte permanente avec le genre. Plus encore qu’une romance incorporée dans un film d’espionnage, le film romantique est bien là, au sein même de ces cadres remplis de messes basses, de briquets-appareils photo et de dossiers secrets. Même le ridicule titre français semble vouloir que ce couple rentre dans les rangs du genre, en vain. Ce n’est pas des grands sourires de Feodor dont Judith tombe amoureuse mais de l’homme brisé qui se cache derrière. Il n’y a aucune ruse entre eux, aucun mensonge, alors que le genre même du film et le monde qui les entoure ne semblent attendre que ça. Blake Edwards réussit, en filmant la sincérité de l’amour qui unit ces deux personnages, à renverser le suspense de son film. Comme devant un mélodrame, le spectateur n’attend pas le moment où Judith et Feodor tomberont amoureux mais plutôt celui où on leur donnera enfin le droit de s’aimer.
 
 

Malgré le peu de scènes d’action – qui rappellent par leur médiocrité les pires moments des derniers épisodes de l’inspecteur Clouseau – Feodor et Judith courent sans arrêt dans The Tamarind seed. Paris et Londres ne sont que les décors sans vie, où le couple passe à toute allure pour arriver à destination. En ouvrant brutalement son film sur les premiers instants d’un amour naissant dans le cadre idyllique de l’île de la Barbade, Blake Edwards donne naissance à une chimère. La destination que le couple recherche pour enfin vivre à deux, n’existe que dans leur souvenir et le nôtre. C’est la mélancolie des premiers instants, des premières images qui sert de ligne de fuite à The Tamarind seed. Ce que Judith et Feodor trouvent alors quand le film se termine est bien différent de ce que le cinéaste s’était dépêché de leur offrir dans son ouverture. Dans les grands espaces canadiens de la dernière scène, au moment des grandes retrouvailles, la caméra n’hésite pas à se rapprocher d’eux et vient enfin les espionner un peu. Ils se prennent dans les bras et ne se disent rien. Ils ont tous les deux laissé derrière eux souvenirs et attentes déçues et Blake Edwards les filme avec pudeur sortir du cadre. Pour eux, tout commence vraiment.
 

Titre original : The Tamarind seed

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Durée : 123 mn


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