Table ronde : << La critique de cinéma face au défi Internet >>, Cinémathèque Française

Article écrit par

La critique change, la presse cinéphile est confrontée à la crise des ventes, et, événement hautement symbolique, les Cahiers du cinéma sont mis en vente par Le Monde. Mais tandis que la presse papier s´effondre, la Toile gagne du terrain : on assiste à l´émergence d´une nouvelle critique, souvent non professionnelle mais très dynamique, portée par l´envie de partager la passion du cinéma et servie par l´immense réseau d´Internet : alors, s´agit-il d´une aubaine ou d´une menace ?

La question a de quoi nous interpeller, alors on se glisse dans les fauteuils du grand temple de la cinéphilie parisienne, pour entendre les diverses opinions, les inquiétudes des critiques face à ce nouvel outil. Parmi les intervenants, Luc Lagier (rédacteur en chef du blog d’Arte), Alexandre Tylski (directeur du site www.cadrage.net), Julien Gester (rédac chef de la rubrique cinéma des Inrocks (http://www.lesinrocks.com/index.php?id=4), Frédéric Bas (http://www.mediapart.fr/club/blog/frederic-bas), Joachim (auteur du blog http://365joursouvrables.blogspot.com/) et N.T. Binh (Yann Tobin, critique de Positif).

Première remarque : est-on bien certain qu’Internet soit un défi ? Frédéric Bas, intervenant aux propos certainement les plus polémiques autour de la table, lance la question qu’on trouve, sincèrement, pertinente. Oui, on aurait envie de répondre, à condition que la critique sache le relever. Et les idées ne manquent pas. Joachim dit concevoir son blog comme un album personnel mais public, dans lequel il entretient un rapport au cinéma fétichiste et délié des impératifs de l’actualité. Luc Lagier va encore plus loin, et prône une critique créative, audiovisuelle, interactive, qui citerait des extraits des films comme on cite des textes, et qui ne se gênerait pas pour les monter à nouveau, les doubler, les manipuler à son gré. Pourquoi pas, mais ceci correspondrait-il encore à de la critique, à proprement parler ?

Yann Tobin et Alexandre Tylski rappellent qu’avant tout, la critique est un genre littéraire, et qu’elle demande une exigence et une qualité de rédaction. Pourtant, lit-on vraiment des textes longs, sur Internet ? Deuxième remarque, toute aussi pertinente que le précédente, de la part cette fois ci de Julien Gester : qu’est ce que la critique ? L’éternelle question revient, et comme toujours, divise. Ce qui unit, ou du moins semble unir, les intervenants, est la hantise de l’expertise, du terme « illuminé », du savant éclairé. Seulement, Yann Tobin émet quelques réticences face à la libéralisation totale de l’opinion. En effet, on le comprend. Ecrire peut sembler facile à ceux qui n’ont pas essayé. Toutefois, importante précision apportée par Tylsky, il ne faut pas confondre support avec talent.

Finalement, les deux heures de débat ont passé très rapidement, et davantage que des réponses, cette table ronde aura contribué à poser de nombreuses questions, concernant forme, cadre et contenu. Dommage que le temps n’ait pas permis de creuser un peu plus et de se demander, par exemple, si Internet est véritablement ce lieu libre, où n’importe qui pourrait prendre la parole : dans le monde fabuleux d’Internet il existe les référencements, les hiérarchies, les priorités… Espérons donc que cette rencontre ne soit que la première d’une longue série : de cette manière seulement, on pourra peut-être avoir une idée plus précise de la révolution en cours dans le petit monde de la critique de cinéma…


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..