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Solaris (1972) de Andréi Tarkovsky

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Un ingénieur est envoyé en mission sur Solaris, station spatiale en orbite, après la mort mystérieuse d’un scientifique.

Kris Kelvin se prépare à joindre la station expérimentale de la planète Solaris où vingt ans auparavant Berton, un membre de la première expédition ami de la famille fut témoin de phénomènes extraordinaires, que les autorités qualifient d’hallucinations. L’océan recouvrant la planète aurait généré des formations gigantesques mimant physiquement des humains et leur environnement terrestre.

Kris débarque pour constater le chaos au sein de l’équipe scientifique à demeure. Gibarian, le chef avec qui Kelvin avait des liens d’amitié, s’est suicidé. Les docteurs Sartorius et Snaut se cloîtrent dans leurs cabines, qui semblent dissimuler l’inavouable. Un nain s’échappe de chez Sartorius et une femme hante les coursives. On fait savoir à Kris qu’il ne tardera pas à comprendre à ses dépens. Après une nuit de sommeil, il se réveille en effet en présence de sa femme Khari, qui s’était donné la mort dix ans auparavant à la suite d’une rupture. L’océan matérialise les images fortes enfouies au fond de la conscience humaine.

Après avoir tenté de s’en débarrasser en l’envoyant dans l’espace, Kris s’attache à la version océanique de sa femme. Son amour s’éveille au point qu’il doit reconnaître que ce n’est pas la morte mais sa réplique qu’il aime. Réciproquement, Khari s’humanise jusqu’à se suicider lorsqu’elle réalise n’être qu’un artifice. Mais elle ressuscite. Kris l’impose aux autres qui restent narquois. Comme il ne peut la ramener sur terre, il songe à s’installer définitivement avec elle dans la station.

Cependant, l’équipe scientifique a décidé d’adresser à l’océan l’encéphalogramme de Kris à titre de message pour faire cesser les apparitions. Cela réussit et, corrélativement, Khari parvient à s’annihiler physiquement. Resté seul Kris se retrouve sur une île de l’océan, prosterné aux pieds de son père dans le domaine familial.

Peu importent les faiblesses quant à la science-fiction (si vous voulez du high-tech, « tapez-vous » Soderbergh) notamment au niveau de certains décors intérieurs et du son, qui n’a pas la perfection de celui du Miroir ; le beau thème de Stanislas Lem est prétexte au questionnement de l’amour comme fondement humain, questionnement rendu plastiquement sensible par le dialogue avec le récit du prélude de Bach arrangé par Artemiev.

L’amour chez Tarkovski engage toujours un univers, dont il est le véritable principe d’unité. Les adieux de Kris sur le départ ne s’adressent pas à des individus mais à la terre, à l’eau terrestre et céleste, aux plantes, aux animaux sauvages et domestiques, à la maison familiale, au père, à la belle-mère, à la fillette et aux deux défuntes : la mère et Khari. Ce qui est plus surprenant, c’est que Berton fasse partie de ce monde intime alors que dans le roman de Lem ce n’était qu’un des multiples acteurs de la solaristique. D’autant qu’en guise d’adieu, les deux hommes se brouillent en raison des doutes de Kris. Ce qui a pour effet en tout cas de confondre enjeu affectif et enjeu scientifique : on sent bien les liens forts unissant Berton aux parents de Kris.

C’est donc la force de l’amour qui tient tout cela ensemble. Ainsi, il n’y a aucune différence entre les enfants et les animaux domestiques. Le petit garçon de Berton traverse le cadre avec la même fougue et la même aisance souveraine que la pouliche. Dans une apparition fantasmatique, la mère de Kris tient comme un bébé un chiot dans ses bras, celui que l’on retrouve adulte dans la scène finale. Elle représente un rôle central. Son portrait semble palpiter en renvoyant un reflet de lumière qui rappelle aussi le feu de branchages du film emporté sur Solaris. La forte prégnance de son image est soulignée par un travelling haut/bas qui semble la grandir monstrueusement. Signe de filiation et de dépendance, le châle de laine de Kharis a la même texture que sa robe.

En s’humanisant de plus, celle-ci se met à fumer une cigarette comme sa belle-mère. Dans le rêve de la fin la mère lave symboliquement à l’aide d’un broc le bras maculé de suie de son fils, qui se réveille débarrassé de ses scrupules "anthropocentriques". Le bruit de ruissellement qui se continue indéfiniment après l’écoulement du broc désigne l’eau vive du domaine familial, lequel est indissociable de la mère.

Tout cela filmé de manière à capter concrètement les éléments d’une expérience humaine. La méditation de Kris se traduit par la douceur de la caméra s’attardant sur les détails de la nature, la pureté du son : cris animaux perçant le silence au-dessus des eaux dormantes, aboiements off, trot de la pouliche ; mais aussi la suggestion de l’odorat par l’averse orageuse imprégnant les objets surpris, les souches pourrissant dans l’eau, la fumée du feu, le bourdonnement de la mouche dans l’écurie : c’est le travail synesthésique de confrontation des catégories sensorielles qui donne cette présence concrète aux choses.

Quant aux personnages, ils sont empreints d’une émotion tenant autant à la capacité de fixer l’étincelle fugitive de l’acteur que de ne pas le cadrer comme on épingle un papillon, en saisissant l’instant dans l’écoulement du temps et dans le mouvement du regard qui s’y inscrit. C’est très net, par exemple, dans le plan de la fillette saluant avec ironie le fils Berton.

Thématique et filmage sont du reste indissociables. Voyez comme se génère le thème de l’univers affectif à travers la gestation du souvenir émotionnel chez Khari, à partir de résidus du film de famille apporté par Kris et de la reproduction d’un tableau de Breughel présente dans la bibliothèque. La caméra se promène sur le paysage neigeux peuplé de gens et de bêtes s’animant d’une rumeur de voix auxquelles vient se mêler un carillon anticipant l’apparition du clocher.

Tout en se combinant, les sons semblent se détacher individuellement en gros plan sonore dans un effet hallucinatoire approprié à l’air absent de Khari. Puis dans le parcours vient s’insérer une image étrangère qui s’y intègre parfaitement : celle du petit garçon Kris vêtu de rouge et se réchauffant à un feu de branchages. Ici encore une sorte de dialogue s’établit entre une valeur plastique et l’épreuve éthique du film, qui donne littéralement corps à celle-ci.

Cette épreuve éthique consiste à redéfinir l’homme à la faveur d’une situation qui fait craquer les cadres de la morale. L’amour humain prend un relief singulier de concerner un simulacre biologique secrété par une entité extraterrestre intelligente. Qu’importe le certificat d’humanité. Kris se prosterne devant l’être habité par l’amour. Il y a des limites à l’humanité, qui reste un produit terrestre, pas à l’amour, ni par conséquent à l’esprit. Kris prenant conscience de l’enjeu immense relativise les différends du passé et investit plus profondément dans le couple. Il renonce même à la Terre. Au point qu’après la disparition de Khari, il pourra générer par l’esprit son univers sur Solaris. La station était le lieu d’un remaniement spirituel.

Les gros plans sur l’oreille de Kris indiquent un échange avec l’impalpable concrétisé par des sons. L’action de l’océan est matérialisée par un point d’orgue lancinant. Des sons ténus manifestent les produits de son activité, comme le tintement accompagnant la "visiteuse" errant après sa mort de Gibarian. Ce même son émane du lustre de cristal de la bibliothèque pendant la lévitation de Kris et Khari figurant l’extase amoureuse.

Les autres membres de l’équipe au contraire n’ont vu se matérialiser que des fantasmes ineptes et sans avenir. Ce qui met en valeur l’expérience éthique de Kris, véritable saint Thomas se qualifiant lui-même de « positif » – ce que Berton appelle « avoir une âme de comptable » – avant de s’ouvrir aux ressources inconcevables de l’esprit. Cela ne ressemble à rien de connu, pas même à du Tarkovski, et pourtant c’est bouleversant.

Titre original : Solyaris

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Durée : 170 mn


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