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Scandaleusement célèbre (Infamous)

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Il n’est pas étonnant que des préoccupations simultanées inspirent des intuitions communes à des auteurs de fiction qui ne se sont pas consultés. C’est le cas avec ce film de Douglas McGrath qui part avec le lourd handicap de raconter exactement la même trame que celle de Truman Capote, de Bennett Miller, œuvre mastodonte sortie […]

Il n’est pas étonnant que des préoccupations simultanées inspirent des intuitions communes à des auteurs de fiction qui ne se sont pas consultés. C’est le cas avec ce film de Douglas McGrath qui part avec le lourd handicap de raconter exactement la même trame que celle de Truman Capote, de Bennett Miller, œuvre mastodonte sortie il y a exactement un an dans l’hexagone (printemps 2006) et dont on retenait essentiellement l’interprétation vampirique de Philip Seymour Hoffman. Contrairement aux apparences, ce n’est pas de l’opportunisme : l’idée de réaliser un projet autour de l’écrivain Truman Capote datait depuis longtemps dans l’esprit du jeune réalisateur. Démoralisé par l’annonce d’un biopic Hollywoodien alors qu’il commençait à patiemment construire le sien, McGrath a finalement décidé de réaliser sa version quoiqu’il en coûte, en s’inspirant du roman de George Plimpton (Truman Capote: In which various friends, enemies, acquaintances and detractors recall his turbulent career), et en sachant malgré tout qu’il n’échapperait pas au jeu des comparaisons tannantes. Est-ce une raison valable pour le sous-estimer ? Heureusement, non.

Ce genre de situations embarrassantes ne constitue pas un cas isolé : Milos Forman a connu exactement le même problème avec Valmont, sorti un an après la réussite éclatante des Liaisons Dangereuses de Stephen Frears. Cela a encore été le cas pour Thaddeus O’Sullivan avec Ordinary decent criminal, sorti lui aussi à la sauvette peu de temps après Le Général, de John Boorman, et qui narrait également par le menu la vie de Martin Cahill, avec respectivement, dans les rôles principaux, deux acteurs remarquables (Brendan Gleeson et Kevin Spacey).

Dans leur traitement, les deux films (Truman Capote et Scandaleusement célèbre) ne se ressemblent pas tellement, sans pour autant que cette nouvelle déclinaison ne nous en apprenne plus sur le personnage central. Sans chercher à égaler le tour de force d’un acteur inclassable comme Philip Seymour-Hoffman, qui a révélé depuis des lustres une capacité extraordinaire à tout jouer, l’acteur Toby Jones propose une variation stimulante en rendant son personnage à la fois charmeur et irritant, extravagant et extraverti, érudit et lâche, et lui apporte une troublante humanité, totalement nécessaire pour un personnage de cette envergure.

Pourvu d’un casting solide (Sigourney Weaver, Isabella Rossellini, Daniel Craig, Jeff Daniels – d’où il faut détacher Sandra Bullock, excellente), Scandaleusement Célèbre évoque plus une petite biographie à la Basquiat (Julian Schnabel, 97) qu’une grosse « moissonneuse à Oscars hollywoodienne ». Tandis que le premier suit scrupuleusement des règles de cinéma très scolaires, le second revendique, lui, le moule d’un cinéma indépendant nourri d’audaces narratives que l’on apprécie selon sa sensibilité : traiter par exemple, sans rougir, de l’homosexualité de Truman Capote et de sa passion platoniquement ardente avec Perry Smith, l’un des deux prisonniers, interprété par Daniel Craig et filmé comme un sex symbol avant Casino Royale. Le film s’autorise même une scène touchée par la grâce où Capote essaye d’évader le détenu par l’esprit (on pense au Baiser de la femme araignée, de Hector Babenco) et dans laquelle, dans une posture sensuelle, le corps d’un homme viril est possédé par la voix doucereuse et fébrile d’un écrivain fluet qui fantasme.

En contrepoint, McGrath donne finalement moins d’importance à la manipulation romancière, au processus de création, pour amplifier le contraste entre deux atmosphères distinctes (les soirées mondaines et l’emprisonnement insalubre) et souligner l’opposition d’un monde futile de Manhattan bouleversé par des révélations brutales. Loin d’être réduits aux utilités, les personnages secondaires, eux, interviennent au gré du récit et leurs visages passent de la bonne humeur à l’amertume à l’heure de parler de Capote : ils mettent unanimement en valeur la déception provoquée par un homme brillant en société, roublard à l’intérieur et dévasté par une rencontre dont il ne s’est jamais remis. Beau tumulte.

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