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Room 514

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Nouvel exemple de l’engagement du cinéma israélien, « Room 514 » est un huis clos sur les compromissions du pouvoir et de l’armée.

Ne vous y méprenez pas : cette Room 514 n’est pas celle d’un palace hollywoodien. Si ce titre glamour peut prêter à confusion, c’est sans doute volontaire. La salle en question, dont on ne sortira pratiquement pas pendant les quelque 90 minutes du film, est destinée à un interrogatoire au sein de l’armée israélienne. La « grande muette » l’est aussi là-bas et le mérite du cinéma israélien, contrairement au nôtre, est quand même de mettre le doigt là où ça fait mal. Et ici ça fait très mal. Le quasi huis clos confronte des soldats israéliens, quelques-uns appelés, à une inspectrice de l’armée chargée de mettre en cause un officier d’élite accusé de violence gratuite à l’encontre d’un Palestinien dans les territoires occupés.

En s’inspirant d’une histoire vraie, le réalisateur Sharon Bar-Ziv, dont c’est le premier long métrage, met en scène une femme face à des hommes. Même s’il avoue dans le dossier de presse que ce choix est inconscient, on peut avancer qu’il est le bienvenu dans cet univers particulièrement machiste. On le sait, les hommes – et tout particulièrement les soldats et les policiers – ont beaucoup de mal à supporter d’être commandés par la gent. Ici, c’est elle qui prend le pouvoir. Jeune femme idéaliste, Anna, interprétée par la jeune et talentueuse actrice israélienne d’origine russe Asia Naifeld, va jusqu’au bout de son enquête et de ses accusations, sans prendre réellement conscience de la complexité politique de l’affaire et sans écouter les mises en garde de ses collègues, notamment son amant avec lequel elle s’adonne librement à des étreintes amoureuses, dans ladite room dès qu’ils ont un moment de libre. Ce qu’elle n’a pas mesuré, c’est que le soldat d’élite incriminé, qui a fait preuve de violence gratuite envers un Palestinien, appartient à un corps d’élite protégé par le gouvernement. On le sait, partout dans le monde, la politique se satisfait parfaitement de certaines compromissions et protège quelquefois des hommes qui servent en sous-main le pouvoir. C’est tout cela que va découvrir à ses dépens Anna avec des conséquences qui la dépassent et qui représentent le prix à payer pour être libre et honnête envers soi-même. Elle se comporte d’ailleurs d’une manière tout aussi rude avec sa mère qui lui téléphone sans cesse et qu’elle rudoie, parce qu’elle n’a pas le temps, parce qu’elle travaille et se comporte comme un homme laborieux et stressé qui n’a pas de temps à perdre avec des futilités ancillaires.

Sur le plan filmique, le réalisateur a donc opté pour le huis clos – sauf lors d’un seul voyage en bus pour Anna duquel on ne sortira pas non plus -, non par choix, mais par économie car le film, réalisé avec un tout petit budget, a été tourné en quatre jours ce qui, de son propre aveu, n’a pas laissé trop de temps au travail d’improvisation des acteurs. Il faut dire qu’il repose sur des acteurs très talentueux qui parviennent à recréer une atmosphère particulièrement crédible. Les mouvements de caméra sont basés à l’intérieur de plans-séquences, et non de longs champs/contrechamps qui auraient donné l’impression d’un interrogatoire de type téléfilm. Ici, le plan-séquence, alors qu’il ne s’agit pour la plupart que d’échanges verbaux, apporte plus de fluidité et indique une sorte de troisième présence qui observerait et qui ne serait pas le réalisateur omniscient, mais le spectateur, ce qui tend à l’impliquer complètement dans la complexité politique de cette quête politique dont personne, même pas lui, ne sortira indemne. Il faut également rendre grâce au chef opérateur, Edan Sasson, qui est parvenu à créer une lumière bleu glacial qui complète la froideur de Room 514, entre bureau politique et chambre mortuaire.

On sait que Sharon Bar-Ziv prépare un deuxième long métrage, Foi, qui racontera l’histoire d’un étudiant religieux qui veut dénoncer les agissements d’un rabbin ayant harcelé sexuellement sa femme. Quand on dit que le cinéma israélien est courageux et engagé, en voici encore une fois la preuve, un courage dont certains ici devraient s’inspirer.

Titre original : Heder 514

Réalisateur :

Acteurs : ,

Année :

Genre :

Durée : 90 mn


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