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Rencontre avec Matt Porterfield

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Seconde réalisation du prometteur Matt Porterfield, « ‘Putty Hill’ n’est pas un film sur la tristesse. »

Né et élevé à Baltimore, Matt Porterfield a étudié à New York avant de retourner dans sa ville natale pour y tourner son premier film, Hamilton. Après l’abandon d’un projet sur des adolescents fans de métal, il a enchaîné avec Putty Hill. Film inattendu, film surprise autant agité par des questions de fonds que de forme.

Putty Hill est né suite à l’avortement d’un autre projet. A quel point les deux films se sont ils influencés ?

Metal Gods devait être un film choral sur un groupe d’adolescents. On travaillait dessus depuis huit mois avec des acteurs non professionnels, juste des gamins que j’avais repéré, lorsque le film est tombé à l’eau faute de financement. J’ai repris une partie de ce casting lorsque j’ai écris Putty Hill, qui découle en quelque sorte de ce premier projet. Nous n’avions pas d’autre choix que d’aller très vite : le film a été mis en chantier deux mois seulement après l’abandon de Metal Gods.

Avez-vous mis des éléments personnels dans ce script ?

Bien que le film se passe à Baltimore, ville dans laquelle j’ai grandi, ce n’est pas un film autobiographique. Tout ce que je peux dire, c’est que je voulais tourner dans ces lieux, qui m’étaient si familiers. Dans la narration, les éléments personnels sont avant tout le fait des acteurs plus que le mien…

Justement, on ne sait jamais si les acteurs jouent un rôle ou eux-mêmes. Le scénario intégrait-il déjà cette ambivalence ?

Le script ne faisait pas plus de cinq pages. Il ne contenait pas de dialogues, qui ont été écrits en discutant avec les acteurs. Je leur ai donné une courte biographie de Cory, le garçon décédé sur lequel se base le film, pour qu’ils puissent imaginer les relations qu’ils auraient eues avec lui. Ils ont pu utiliser leur imagination et y ajouter des détails de leurs vies personnelles. Tout est venu petit à petit, au cours du tournage. Leurs interventions ont été improvisées, nous n’avons pas fait de répétition. Mais cela faisait déjà presque un an que je travaillais avec eux. Ça simplifiait les choses entre nous. Ils m’ont accordé leur confiance sur ce nouveau projet, avec ses scènes parfois créées et filmées dans l’heure.

 

Hormis la maison (ou plutôt un squatt), on voit très peu de choses de Cory. Il demeure un mystère, un fantôme. Vous faisiez-vous une idée très précise de ce personnage ?

J’ai toujours trouvé intriguant la façon dont la mémoire articule les souvenirs d’un proche disparu. Il fallait conserver cette sensation, cette empreinte globale que peuvent laisser les morts. La biographie de Cory était donc très minimaliste. Je ne voulais donner aux acteurs qu’un aperçu de sa vie, quelques détails, s’en tenir à de l’abstraction…

Le film utilise principalement la prise de son directe. Pourtant, à quelques reprises on peut entendre une musique étouffée, sur le générique par exemple. Ces notes sont-elles « l’esprit » de Cory ?

C’est une analyse qui me plaît, bien que je n’en ai pas la responsabilité. L’idée en revient au monteur, qui écoutait cette musique en regardant les rushes du film. J’ai plus pour habitude d’éviter le son extradiégétique mais lorsque Marc (Vives, le monteur) m’a montré le résultat, il était évident que cela ajoutait un nouveau sentiment. En partie à cause de la fin : on peut discerner par-dessus le violon la respiration du musicien, qui devient comme le souffle de Cory. C’est en tout cas comme cela que je l’ai ressenti également.

Des jeunes, du skateboard : impossible de ne pas penser à Larry Clark ou Gus Van Sant. Êtes-vous familier de leur cinéma ?

J’ai vu une grande partie de leur travail. J’aime particulièrement les photographies du recueil Tulsa de Larry Clark. Mais les ados dont parlent les films de Gus Van Sant lui ont souvent reproché de rester à distance de ses personnages. Je ne sais pas si j’y suis arrivé, mais c’est justement ce que je cherchais à éviter dans Putty Hill.

J’ai lu que vous étiez aussi enseignant de cinéma. Putty Hill a-t-il pour vous une valeur théorique ?

En un sens, oui, j’imagine. Le storytelling et la réalisation sont deux aspects que je prends très au sérieux. Je réfléchis beaucoup au film, au sens que vont lui donner les outils que je choisis d’utiliser. Au-delà de la forme, et pour le dire de façon un peu basique, la nature d’un film réside pour moi dans sa vision particulière du monde. Putty Hill est une tentative de décrire une classe-moyenne trop souvent absente des écrans. Pour moi, le film sera réussi si des jeunes gens y trouvent quelque chose, comme un reflet d’eux-mêmes.

 

Le film utilise autant les armes de la fiction que celles du documentaire. Était-ce difficile de trouver un juste compromis entre ces deux techniques ?

En fait, nous avions fait un essai où nos deux personnages principaux étaient interviewés séparément, rassemblés au montage puis coupés par une scène de fiction plus classique. Ces entretiens sont comme une extension des auditions que nous avons fait passer au casting. Ils nous donnaient aussi une certaine liberté, étant donné le peu de temps que nous avions pour faire ce film (tourné en 12 jours ndlr). Je connais Jeremy Saulnier, le directeur de la photographie, depuis un moment. Nous avions déjà travaillé ensemble et devions faire Metal Gods ensemble. Il vient de la publicité, aussi il est très à l’aise lorsqu’il s’agit de passer des heures à discuter du cadre. C’est comme une seconde nature chez lui !
Mais bien que nous ayons commencé par la scène du paintball, qui ouvre le film, Putty Hill n’a pas été tourné dans sa continuité. Il fallait procéder au coup par coup. Une fois le repérage effectué, on se rendait tous les deux sur les lieux, on réfléchissait à la façon de tourner la scène. Qu’est-ce qu’on allait mettre dans le cadre ? Comment utiliser la lumière naturelle, est-ce qu’il fallait la renforcer avec des éclairages artificiels ? Une fois que tout était réglé, on se lançait. Je lui ai lâché les rênes pour les scènes du skatepark et du karaoké. C’est son autre nature qui a alors pris le dessus, il s’agissait plus d’un travail de reporter. Il pouvait décider sur le moment même ce qui devait être filmé et avait la liberté de chercher de nouveaux angles.

Même pour un film indépendant, le langage de Putty Hill est inattendu. Avez-vous été surpris des réactions du public ?

J’ai parfois été étonné de l’accueil qu’a reçu le film. Les réactions ont été très variées. A Baltimore notamment, où le film est resté à l’affiche six semaines. Certains m’ont dit se reconnaître dans les personnages, ou dans l’esthétique, qui donnait pour eux un portrait fidèle de la ville. C’est vrai que le public, du moins aux États-Unis, n’est pas toujours habitué aux films comme celui-ci. Il y a ce mythe, selon lequel la tristesse doit être prohibée parce que le public refusera d’aller voir un film qui parle d’elle. Mais pour dire la vérité, je ne vois pas Putty Hill comme un film sur la tristesse. Il y a pour moi un réel optimisme dans ce film.

Propos recueillis par Baptiste Ostré en août 2011.


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