Petit Tailleur

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En noir et blanc et en 43 minutes, Louis Garrel passe derrière la caméra et tourne un « Boy meets girl » faussement classique, rêve éveillé toujours sur le fil de l’anecdotique, mais empreint d’une nostalgie qui n’appartient qu’à lui.

C’est toujours la même histoire. Un garçon rencontre une fille, l’aime, plus ou moins longtemps, plus ou moins intensément ; elle l’aime en retour, plus ou moins longtemps, plus ou moins intensément. Ça finit bien ou mal, c’est selon. Dans Petit Tailleur, un jeune homme croise la route d’une jeune femme. Elle est comédienne, elle joue Kleist à l’Odéon, et elle l’a regardé, c’est sûr. Ensemble, ils vont composer dans la nuit qui s’enfuit la partition d’un "ni avec toi ni sans toi" aussi classique que silencieusement émouvant. Et quand viendra le jour, tout sera déjà loin. Un petit ailleurs, ça ne se trouve pas si facilement.
Le petit tailleur cherche un petit ailleurs, donc. Ailleurs que l’atelier d’Albert, vieil homme malade aimant comme un père, pour lequel Arthur (Arthur Igual) coud, reprise, confectionne chaque jour des costumes et étoffes en tout genre. Ailleurs, ce sera elle, Marie Julie (Léa Seydoux), actrice poseuse et capricieuse qui rêve d’une vie ailleurs que sur scène, héroïne bovaresque et volatile, qui aime qu’on l’aime et les voitures qui filent dans la nuit. La nuit est peut-être d’ailleurs le premier personnage du film de Garrel, qui résiste audacieusement à recycler les acquis de son père pour tisser un matériau qui lui est propre.

La nuit, il la filme en opposition au jour, dans un noir et blanc élégant et "dépaysant", reprenant à son compte la maxime de Truffaut, qui disait que "le noir et blanc, ça changerait de la télé en couleur de tous les jours". Ici, la journée, d’un blanc aveuglant, est consacrée au travail – le monde réel, normal. Dès qu’on la quitte, on pénètre dans la nuit, sorte de réalité parallèle, où le champ des possibles est infini, où l’on peut plaquer tout et s’enfuir avec celle qu’on aime d’emblée. Cette possibilité de la nuit, Louis Garrel semble y croire dur comme fer, et réalise du même coup ses plus belles scènes, dans des séquences oniriques comme ancrées dans une réalité lyrique. Là, un regard embué se fond dans le noir ; ici, une épaule frémit sous l’effet d’une caresse. Peu importe que l’aube venant, il faille reprendre la route qu’on s’était tracée d’avance. Il suffit parfois d’une nuit.


 
 
Dans cette nuit comme en plein jour, on retrouve les membres de la famille formée par Louis Garrel depuis son premier court, Mes copains. Une famille de cinéma, mais aussi celle qu’il s’est choisie, celle où Lolita Chammah bougonne avec charme, où la nouvelle venue Léa Seydoux cabotine comme une petite fille gâtée, où Arthur Igual porte des regards tendres aussi bien sur sa génération que sur ses aînés, où Grand Albert porte bien son nom. Tous partagent un amour du jeu qui communique, tous trimballent leur bonne humeur et insufflent au film une gaité bienvenue. C’est l’autre force du moyen métrage, qu’on attendait, il faut bien l’admettre, plus précieux, plus prétentieux. Plus snob. Il n’en est rien : Petit Tailleur est parisien mais pas parisianiste. Il a la légéreté d’une soirée entre potes, et la gravité de l’amour qu’on laisse filer. C’est un film enjoué à défaut d’être joyeux, avec une caméra qui glisse tendrement sur ses interprètes, heureuse de les retrouver au détour d’un plan, de les reprendre là où elle ne les avait pas laissés.

Petit Tailleur est comme ça, en fait. C’est un moyen métrage qui pourrait s’étirer en long, qui pourrait se voir en court. C’est un film-puzzle, qu’on peut prendre par un bout comme par l’autre, scène par scène, dans son ensemble ou en partie. On pense à Antoine Doisnel, à Truffaut, à Garrel père, on pense que Louis Garrel a surtout voulu filmer les gens qu’il aime dans des lieux qu’il aime et dans des situations qui lui parlent. Petit Tailleur est tout entier tourné vers la possibilité, celle d’aimer, de choisir sa vie, de partir et de revenir. Et on s’étonne enfin de découvrir un cinéaste plutôt optimiste, pourvu d’esprit mais dénué de tout cynisme. On l’attendait distancié, on trouve un Louis Garrel qui pense qu’une nouvelle rencontre, comme catharsis d’une vieille tristesse, il n’y pas mieux. Et sa petite broderie des sentiments, à défaut de marquer durablement, déploie un charme certain.

Titre original : Petit tailleur

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Durée : 45 mn


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