Quelle date retenir de 1945 : le 8 mai, les 6 et 9 août ou encore le 2 septembre ? Au fur et à mesure que l’année avance, le nazisme et son idéologie se meurent lentement tandis que les Alliés mettent l’Allemagne à genoux pour la deuxième fois en vingt-cinq ans. Les grands noms du régime disparaissent petit à petit et on préconise, pour les quelques survivants, une exécution sommaire : parmi eux, l’imposant Hermann Göring, figure majeure du troisième Reich qui, après avoir été incarné par Brian Cox en 2000, prend ici les traits de Russell Crowe, terriblement génial. Mais plutôt que de réduire l’ancien Reichsmarschall à un simple criminel de guerre nazi, le film se plaît à questionner sa mentalité ambiguë et son insolite amitié avec le psychiatre Douglas Kelley (Rami Malek), avec lequel il peut aussi bien apprendre un tour de magie que parler de sa fascination pour Hitler. Dès lors, deux questions se posent : comment défendre l’indéfendable ? Et surtout, qui juge-t-on réellement à Nuremberg dès le mois de novembre 1945 ?
Réduire le long-métrage de James Vanderbilt à un simple film de procès serait trop facile, tant Nuremberg explore, interroge et dénonce sur la mise en place de ce que l’on appellera par la suite le « procès du siècle ». Car même si les combats ont cessé, la guerre n’est pas encore terminée : il faut maintenant juger les accusés pour empêcher qu’un tel conflit ne se reproduise. Et cela passe également par l’étude du comportement des forces alliées, Vanderbilt n’hésitant pas à pointer du doigt l’hypocrisie des vainqueurs et leurs modes d’actions contestables (invasion « préventive » de la Norvège, utilisation de la bombe A). Personne n’est innocent au cours de ce procès, comme si la culpabilité se jouait à pile ou face et pouvait s’appliquer à tous, juges comme accusés : une situation que Göring ne manque pas de faire remarquer (« Vous êtes libre et je suis prisonnier parce que vous avez gagné et que nous avons perdu. Pas parce que vous êtes moralement supérieur. »). Dès lors, comment poursuivre le procès sans s’auto-incriminer ? Réponse : en comparant les mentalités.
En plus du duel juridique, l’autre grand affrontement du film se joue sur le terrain de la psychologie : Douglas Kelley apparaît en effet comme le seul à ne pas réduire Göring à un simple nazi, cherchant à comprendre ses réelles motivations et son véritable niveau de participation dans la mise en place de la « solution finale ». La manière avec laquelle il essaye de le cerner n’est pas sans rappeler certaines relations « homme-monstre » de l’histoire du cinéma, en particulier Le Silence des agneaux : difficile de ne pas voir dans le calme de l’ancien Reichsmarschall la sérénité malaisante d’Hannibal Lecter face à un Douglas Kelley tour à tour confiant et paniqué. Même enfermé, Göring demeure maître de la situation et parvient toujours à la retourner à son avantage : les mots seront donc l’arme à utiliser pour venir à bout de ce redoutable adversaire, obsédé par l’idée d’être traité et remémoré comme un grand homme.
Car Nuremberg s’intéresse également aux souvenirs que le procès laissera dans l’Histoire : la fin de la Seconde guerre mondiale prend symboliquement fin dans la même ville où une dizaine d’années plus tôt, trois textes de loi étaient votées et s’apprêtaient à changer le sort de l’Europe à jamais. Bien plus qu’un lieu, Nuremberg devient la première étape d’un devoir de mémoire que le film montre dans toute sa complexité, des difficultés à mettre le procès en place aux nombreux suicides des hauts dignitaires nazis, dont celui de Göring. Celui qui avait toujours su utiliser les mots à son avantage se retrouve sans voix lorsqu’il est mis face à sa culpabilité, ne lui laissant dès lors qu’une seule option. Jusqu’à la fin, il aura vécu selon sa volonté, rejetant la loi de ses geôliers qu’il ne considère en rien comme supérieure.
En s’intéressant à l’un des plus grands évènements historiques du XXème siècle, James Vanderbilt en profite pour étudier le système judiciaire lui-même et ses limites, notamment en période de guerre. Le film est construit sur la constante alternative du « et si ? », nous rappelant que des notions aussi simples que le bien et le mal se compliquent quant elles sont employées dans un contexte aussi trouble : en temps de guerre, il n’y a que les vainqueurs et les vaincus. Plusieurs fois, le cinéaste pose la question : le procès et les charges auraient-ils été différents si les États-Unis s’étaient retrouvés sur le banc des accusés ? Même si on ne le saura jamais, Nuremberg explore avec efficacité et émotion la fin d’une ère et le combat acharné mené pour qu’elle ne se répète pas, tout en interrogeant, via le personnage d’Hermann Göring, le concept de justice et son application sur des êtres décrits comme particuliers (« Au moins, reconnaîtrez-vous que nous étions des êtres humains ? »).





