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Millenium : Les hommes qui n´aimaient pas les femmes (The Girl With The Dragon Tattoo)

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Carré, sec et très noir,le neuvième long métrage de David Fincher tient ses promesses de grand divertissement, n’en demeurant pas moins un exercice d’adaptation laborieux.

Dans l’histoire des filmeurs méticuleux, David Fincher tient haut le pavé des auteurs plus ou moins adaptés au système de production des studios hollywoodien. Son travail de recherche interminable, ses collaborations avec des scénaristes presque aussi perfectionnistes que lui, sa réputation de maitre es torture pour les acteurs ont façonné une image d’artiste obsessionnel, méticuleux et intraitable sur ses choix artistiques (au détriment parfois de bons rapports avec ses producteurs). Le résultat sur pellicule est à chaque fois la démonstration que le souci jusqu’au boutiste du détail, de l’approfondissement scénaristique proche du pointillisme, font naitre des films amples, riches et foisonnants, stylistiquement parfaits. Si Millénium est objectivement de ceux-là, le résultat n’est toutefois pas la perle noire qu’on attendait.

La faute au réel peut-être, matière distordue et digérée par les livres que le réalisateur a adapté, et dont ses meilleurs films se sont, à chaque fois, inspiré. (Zodiac de Robert Graysmith ; The Accidental Billionaires de Ben Mezrich). Malgré les nombreuses sinuosités de ses précédents scénarios, aucun ne péche par sa dispersion.Ici, l’intrigue policière écrite par Stieg Larsson s’avère presque encombrante, cahier des charges du polar à intrigue demandée par le public, qui semble encombrer son cinéma.

Déplaçant l’action de la ville à la campagne la plus isolée et enneigée, le roman, ambitieux, tissait déjà des intrigues sinueuses et croisées, multipliant les enjeux thématiques, personnages et les futurs récits (la complexité de la trilogie totale perce déjà dans le premier tome). Le défi de l’adaptation était à relever, avec pour mot d’ordre de dépasser la complexité des va-et viens temporels entre les 60’ et les années 2000, et surtout de rendre crédible cette ample histoire sordide s’étendant sur plusieurs générations. Steven Zaillian, malgré un CV long comme le bras n’est pas Aaron Sorkin.

Un des points d’orgue du roman par exemple, la révélation de l’identité d’un personnage, est baclée, perdant tout interêt après la révélation du coupable. On sent constamment la difficulté de tout embrasser, de vraiment retranscrire le pavé narratif si dense, dans une temporalité cinématographique au demeurant très généreuse (2h38). Si dans Zodiac, la découverte du meurtrier devenait progressivement une véritable obsession pour les personnages centraux, l’accélération progressive du rythme même du film rendait palpable l’égale fascination du cinéaste pour son sujet. Ici, lorsque le rythme s’essouffle au 3/4 du film, imputable à une nécessaire respiration après l’avalanche de révélations, on peine à se reconnecter pour un épilogue plus sentimental que réellement intéressant.

C’est dans la relation entre Lisbeth et Mikael que l’on perçoit mieux l’intêret du cinéaste. Un héros masculin ordinaire, à un moment de son histoire personnelle,  de sa  possible  faille, laisse le champ libre aux assauts extérieurs ( cf le jeune dessinateur enfantin fraichement divorcé de Zodiac , le jeune flic déraciné de Seven et son accolyte en plein doute sur son métier, la mêre dont le couple bat de l’aile dans Panic Room). Il s’agit de Mikael Blomkvist, journaliste économique venant de subir un sévère revers professionnel, son journal risquant la faillite à cause d’un gros scoop mal mené. Sa rencontre Lisbeth Salander, personnage aux antipodes de ses motivations, marque le début d’un film plus accrocheur. Jusqu’alors, le montage parallèle de leurs deux trajectoires, bien qu’assez judicieux, nous faisait trépigner d’impatience.

Le cinéaste exploite bien l’antipathie première que l’on peut vouer à Lisbeth, le côté vilain petit geek de la jeune femme a beaucoup de charme. Le personnage perd en motivations souterraines et en personnalité ce qu’elle gagne en « posture » et en dévotion pour Mikael ! L’inversion des rôles masculin/féminin habituels lors de leur premier rapport sexuel est bien pensé, la scène est d’ailleurs une des plus réussie du film (qui mine de rien n’évoque de part en part qu’une sexualité violente, abusive, monstrueuse).

Il y a évidemment quelques grandes séquences, pures leçons de mises en scènes : le vol du sac dans le métro, où le cinéaste inscrit dans son seul montage toute la rage qui anime le personnage féminin. Egalement brillantes celles où, à l’aide d’un ordinateur s’animent des photos du passé, recréant un mouvement cinématographique, une visibilité à un passé enfoui, par essence figé, immobile. Beau moment fantomatique où le cinéaste inscrit la révélation d’un coupable dans l’acte de création cinématographique.

Et bien entendu les face-à-faces entre Lisbeth et son tuteur, et en point d’orgue la scène du viol, sont des exemples de la maitrise froide et virtuose de Ficher pour créer une atmosphère, une ambiance glauque et violente. Enfin, ou plutôt en ouverture, le magnifique générique animé, sur le morceau phare du film interprété par Karen O (des Yeah Yeah Yeahs), reprise de Let Zep travaillée par Trent Reznor et Atticus Ross. Futur tube électro punk, le morceau, ainsi que toute la BO, supplante de beaucoup les tentatives de rendre « nordique » ce film 100% américain, en insufflant au film une étrangeté, un décalage suffisant à énergiser chaque séquence.

Beaucoup de grands moments dans ce long film, beaucoup de longueur et trop de sujets aussi, avec la difficulté de réellement en saisir un seul. Comme si l’obédience à un roman phare, à une matière déjà figée empêchait le contrôle total de Fincher sur son récit. Comme flottante, l’énergie de sa mise en scène tourne à vide, rouleau compresseur stylistique qui n’a pour se raccrocher qu’une histoire de meurtres trop lointaine pour être réellement obsédante. 

Titre original : The Girl With The Dragon Tattoo

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Durée : 168 mn


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