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Michael Bay, le rocking-chair

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Pourquoi lui ? Pourquoi perdre son temps avec un cinéaste aussi insipide que Michael Bay ? La raison est simple : l´analyse et la passion, deux thèmes qu´il est bon d´appliquer même pour une filmographie qui pose problème.

Il y a une blague qui court sur le net. Selon une interview légèrement bidon (voir sur le site Arts Sombres), Michael Bay aurait reçu lors du tournage de The Island, un colis qui ne lui était pas adressé. En ouvrant ce carton, il fit la découverte du siècle : « J’ai reçu un énorme colis de DVDs. Il y en avait une bonne vingtaine, des films européens, tous réalisés avant 1985, certains avant même 1960. Jamais je n’aurais cru que cela existait. Je ne sais pas pourquoi, j’ai commencé par un, puis je les ai tous enchaînés. C’était incroyable. C’est ce que je veux faire maintenant » Puis plus loin, il renchérit : « J’ai été absolument traumatisé par le "Procès de Jeanne d’Arc", de Robert Bresson. Ce qu’il fait est incroyable, l’épure absolue. Pas de Hans Zimmer, aucun mouvement d’appareil, des plans qui durent parfois trente secondes ! Et c’est même pas en couleur ! » L’anecdote est facile, certes, mais il y a quelques vérités dans cet extrait d’entretien inventé. Bay, ancien membre du collectif Propaganda Films, dans lequel il a côtoyé des clippeurs tels que David Fincher et Anthony Fucqua, est avant tout un artiste qui brade tout ce qu’il touche et qui vaut de l’or. Regard perçant, mouvement rapide, attitude frénétique, Bay résume tout, ne veut pas perdre son temps et crée des œuvres morcelées dont la qualité technique fait l’unanimité.

C’est un monstre qui dévaste tout sur son passage, maniant la caméra comme on braquerait une banque, sans états d’âme. Le hic dans cette histoire, c’est de ne jamais pouvoir comprendre le fond de ses créations, de ne pas percevoir les envies, les raisons, les fantasmes de ce petit gars natif de la Californie. La quarantaine avancée, Michael Bay a tout appris dans les clips. Côtoyant les grands noms du rock, il ne retiendra qu’une chose de cette période mouvementée : la rapidité d’exécution. Il est doté d’un sens de la rentabilité rarement vu dans le paysage US, égalant à certains égards le doyen Spielberg, sans le désir d’approfondir ses actes. Bay tourne aussi pour la petite lucarne, s’entiche de scénarii de Miami Vice et retourne sa chemise en allant fureter du côté des studios de cinéma. Son premier coup de force réunira deux acteurs immensément connus, Will Smith et Martin Lawrence, dans un polar surdimensionné, vif et bordélique. Bad Boys, en 1995, frappe tous les esprits par la vitamine C qu’il disperse aux spectateurs venus contempler ce buddy movie (film de copains). Ca frappe, ça cogne, ça jure, ça pue !

S’ensuit alors une série d’œuvres grandioses, où l’adage propre à Malraux prend un sens particulier : « Le cinéma est aussi une industrie ». La technique est remarquablement maîtrisée, trop parfois, quitte à dédouaner les sentiments, cet éventuel propos qui nous permettrait de comprendre les désirs de ce cinéaste, de pouvoir aussi tisser quelques liens entre ce qui est filmé et ce qui est dit. Le hic, c’est que Bay ne nous laisse aucune garantie, aucune piste de lecture. Le temps se dilate au fur et à mesure que les balles transpercent les corps, et que les explosions grouillent dans tous les sens. Toute une filmographie placée sous le signe du bruit, qui peut surprendre tant la convoitise du dollar et la peur de « faire réfléchir » demeurent deux thématiques primordiales pour Bay.

L’Amérique, selon Michael, c’est La nation par excellence, le reste du monde n’étant qu’un amas de sable, incapable de penser, de créer et de vivre sans le modèle US. D’Armageddon (1998) à Transformers (2007), en passant par The Rock (1996) et l’incroyable Pearl Harbor (2001), c’est toute une glorification d’idéaux et de valeurs patriotiques qui est mise en scène de façon insipide. Bay est ce genre de lascar assis confortablement dans son rocking-chair, attendant patiemment que les esprits de Custer et de John Wayne réunis viennent le hanter. Il y a un art du déguisement, de l’esbroufe en lui, qui frise le ridicule, qui l’embarque dans des saynètes totalement délurées. Pearl Harbor en est l’exemple ultime. Jamais, dans l’histoire du cinéma, un film de fiction aura sombré dans un tel révisionnisme conséquent. Se réapproprier une date cruciale dans l’Histoire US, filmer une défaite (chose rare chez les Américains), et achever tout cela par une fin victorieuse et positive, rend l’issue vomitive. Le pire dans tout cela, ce qui peut irriter à la longue, c’est l’absence de la gente féminine dans une filmographie virile, donc machiste. Effectivement, il y eut des gars tels que Walsh, Wellman ou Ford qui adoraient centrer leurs histoires autour d’une masculinité indéniable, très vite rattrapée par la sagesse et surtout l’intelligence foudroyante de la femme. Chez Bay, rien de tout cela. Le sexe faible est là pour aimer, pleurer et se taire. Il y a quelque chose de très populiste dans ces pellicules nationales, quelque chose de tendancieux dont il est difficile d’adhérer. Le seul mot au féminin agréé par Michael Bay reste de tout évidence, la mort qu’il rend belle, palpable et amicale. Une erreur monumentale.


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