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L’Horloger de Saint-Paul

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Un premier film original, sensible et touchant, qui lance une grande carrière.

Premier film de Bertrand Tavernier, L’Horloger de Saint-Paul (1974) pose les bases de plusieurs éléments fondamentaux de l’œuvre à venir, notamment la faculté à s’approprier un matériau en déplaçant le cadre, qui fera la réussite de Coup de torchon (1981), adaptation du roman 1275 âmes (1964) de Jim Thompson transposée en Afrique. Ici, Tavernier s’attaque au roman L’Horloger d’Everton (1954) de Georges Simenon, où l’intrigue est déplacée des États-Unis à Lyon. Après quatorze mois d’écriture ponctués des refus d’une foule de producteurs, Tavernier ira chercher le duo de scénariste Jean Aurenche et Pierre Bost, dont il admire l’écriture souple et discrète de la grande période 1940-1950. Moins actifs depuis l’avènement de la Nouvelle Vague, les deux hommes semblent tout appropriés pour ce drame intimiste qui lance une amitié commune et une fructueuse collaboration qui aboutira à Que la fête commence (1974), Le Juge et l’assassin (1976), Coup de torchon – Tavernier rendant même un bel hommage à Aurenche avec son superbe Laissez-passer (2001).

 

L’Horloger de Saint-Paul mêle la sensibilité intimiste de Tavernier à une certaine dimension engagée que l’on peut trouver dans nombre de ses œuvres (L.627, 1992 ; Ça commence aujourd’hui, 1999) avec notamment, lors de la joviale scène d’ouverture, un personnage qui, sur le ton de la plaisanterie, dépeint un programme télévisé qui est tout simplement celui du futur La Mort en direct (1980). Michel Descombes (Philippe Noiret), horloger à l’existence tranquille, voit sa vie bouleversée lorsqu’il lui est annoncé que son fils est en cavale après avoir tué un homme. Dès lors débute une longue introspection de ce père qui au fil des révélations va découvrir que son fils est finalement un étranger pour lui. Parallèlement à cela, Tavernier offre une sorte de photographie sobre de cette France des années 1970, celle d’avant 1981 où règne clivages politiques et souvenirs des temps difficiles où les choix étaient plus « simples ». Les discrètes allusions au passé résistant de Noiret, les méthodes et le discours ambigu des syndicats et la nostalgie militaire dessinent un arrière-plan agité où s’intègre le drame humain. Le crime se trouve politisé par le discours déformé des journalistes, mais aussi par les autorités lorsque interviendra la sentence de jugement finale. Plus que la résolution ou la révélation de la nature du meurtre, c’est surtout le mystère de ce lien brisé entre le père et le fils qui importe. Cela caractérisera une longue première partie où la solitude de Noiret le placera face à lui-même et ses doutes tandis que les échanges avec le Commissaire Guilboud incarné par Jean Rochefort donneront un ton sensible et décalé à l’ensemble.

 

 

La même incertitude plane lorsque père et fils ne peuvent échanger sur les faits, et ce n’est qu’au prix d’un curieux sacrifice que le lien sera renoué. En renonçant à se battre pour son fils et en respectant son mutisme, Noiret le retrouve finalement dans une conclusion des plus singulières, apaisée et terrible à la fois. Tavernier se montre très inspiré, la mise en scène est sobre et fait de la ville de Lyon un personnage à part entière où Noiret se perd dans ses déambulations solitaires. On pourra néanmoins reprocher au film le manque de nerfs d’une narration se reposant trop sur le magnétisme de son interprète. Récompensé du Prix Louis-Delluc et du Prix spécial du Jury au Festival de Berlin, L’Horloger de Saint-Paul lance toutefois pour de bon la carrière d’un Tavernier qui pourra enfin mettre sa cinéphilie au service de ses propres films.

Titre original : L'Horloger de Saint-Paul

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Durée : 105 mn


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