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Les Trois Âges (Buster Keaton, 1923)

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Griffith revu et corrigé par les plus beaux yeux de l´Histoire du cinéma.

Dieu médite devant le cosmos, perplexe, face à un crâne. Qu’est-ce qui fait pleurer les blondes ? Qu’est-ce qui fait tourner le monde ? Et refleurir les lilas ? Tant de questions cruciales restées en suspens… Les voies du seigneur sont impénétrables !

« La Beauté appartient au passé, au présent et à l’éternité » Miss Margaret Leahy.
« De tous temps l’aventurier a recherché la Beauté » Mr Wallace Beery.
« Depuis les premiers jours, l’autel de la Beauté a ses fidèles » Buster Keaton.

Ces trois clichés ampoulés, ornés de majuscules, de Jadis et de Naguère exaltés par l’incontournable Nuit des Temps, enfin signés par les trois principaux acteurs de cette fresque immortelle, annoncent la couleur. Le premier long métrage produit par Buster Keaton sera une boule puante jetée à la figure de son camarade David W. Griffith, ou ne sera point.

Qui ne se souvient pas d’Intolérance (1916), ce drame mastodonte dénonçant les défaites de l’amour face aux préjugés ? De son berceau battant inexorablement la mesure d’un monde souillé par le mépris de la miséricorde ? Ces destins brisés, croisés de Babylone à la Saint-Barthélemy, en passant par la Passion du Christ et la répression sévère des ouvriers affamés (inspirés du massacre des mineurs à Ludlow), sont restés gravés dans la mémoire de Buster Keaton. Sept ans plus tard, il revient à la charge pour enfoncer le clou et passer au crible burlesque les vicissitudes de l’amour à travers trois âges : préhistoire, Rome antique et monde moderne. Depuis l’aube des nuits, hommes sans-grade, petits et pauvres ont dû souffrir les moqueries de leurs concurrents, grands, riches et influents, au point de devoir accomplir les miracles les plus fous pour conquérir le scintillant objet du désir, la Belle tant convoitée.

L’Amour est l’axe immuable sur lequel tourne le Monde.
 
 

 
Pompeux ? On parle pourtant bien d’un Keaton déambulant à dos de diplodocus, en chaussons poilus, avec gourdin et supplément de peaux de bêtes… S’il prend des airs empruntés, c’est pour mieux exploser la solennité implacable de son brillant mais sentencieux confrère. Il lui emprunte ainsi son mythique montage parallèle, afin de lier entre elles les trois paraboles. Le nœud : Buster, le loser, est amoureux d’une donzelle, mais c’est papa qui choisit le gendre idéal. Comment prouver sa valeur au père soucieux d’entretenir le repos durable de sa fille dans les bras du parti certes le moins excitant mais le plus rassurant possible ? Trois choix s’offrent à papounet : la baraque poilue qu’on assomme et qui bronche pas, le prétentieux légionnaire haut gradé, le potentat bedonnant.

Arrivant juste après la boutade toute de capes et d’épées de Max Linder The Three Must-Get-Theres (1922), et non content de parodier un monument du cinéma international, Keaton affirme les jalons d’un style qui fera le succès des Monty Python. Les gags plus ou moins fins, franchement poilants ou ironiques, se succèdent sous nos yeux éblouis. Les décors sont parsemés de détails délicieusement anachroniques, comme la montre à cadran solaire, ou le golf préhistorique. Costumes d’époques obligent, les trouvailles visuelles et les décalages gestuels stimulent l’effet de surprise. La dulcinée s’amourache de l’armoire normande ? Qu’à cela ne tienne ! Buster tente de la rendre jalouse, s’allonge sur les rochers aux côtés d’une autre femelle Pierrafeu, prend un brin de soleil en sa compagnie, plonge son regard dans le sien, bat des cils, l’attrape par les cheveux, tire, et… Loin d’être conquise, la supposée frêle demoiselle se relève, toise notre petit Casanova du haut de ses deux mètres, puis lui fait ravaler sa virilité en moins de temps qu’il n’en faut pour tomber d’une falaise. Le muet ne bride pas non plus les jeux de mots : si le fâcheux Beery se trouve être l’heureux titulaire d’un compte à la First Bank, Keaton, lui, contemple dépité son livret de la Last Bank… Pour les fidèles au genre, aussi, toujours, les indémodables acrobaties géométriques : Keaton lutte contre la gravité. Deleuze n’avait pas tort lorsqu’il qualifiait le comique impassible d’anarchiste, comparé à un Chaplin harangueur et humaniste (1). Trop souvent considéré comme un farceur poète et lunaire, Keaton n’est pas moins militant que Charlot. Le clown est plus tourmenté qu’il n’en a l’air, et ses yeux grands ouverts reflètent avant tout l’angoisse de ne jamais arriver à trouver sa place, de devoir toujours se démener pour rester visible… pour rester vivant.
   
 

 
 
En pastichant un poids lourd du gabarit d’Intolérance, la dimension socio-politique de cette angoisse prend un tour plus prononcé. Rappelons au passage que le précédent chef-d’œuvre de Griffith, Naissance d’une nation (1915), avait enflammé les nationalistes, et par là même occasion attiré les foudres de la critique, accusant le cinéaste d’étaler une vision dégradante des Noirs, incarnés par des blancs grimés et maquillés (cela étant, les Noirs n’avaient pas leur place sur les plateaux quels qu’ils furent à l’époque) et, bien pire, de faire l’apologie du Ku Klux Klan. Intolérance a donc été conçu par son auteur dans le but avoué de fermer la bouche à tous les détracteurs qui ne voyaient en lui qu’un raciste patenté.

Quoi qu’il en soit, Griffith a donné naissance au cinéma américain tel que nous le connaissons : unanimiste et bon chrétien. Qu’il s’agisse des montages alternés catalyseurs de tension, structurant encore aujourd’hui le plus bankable des thrillers, au montage parallèle voué à unir les hommes dans leurs antagonismes, exploité à l’excès dans le moindre soap bien-pensant : Griffith a marqué Hollywood, à tel point qu’on ne l’a toujours pas dépassé. Ces innovations sont devenues de véritables conventions, souvent lourdement discursives, édifiantes ou bêtement aliénantes, au service de l’establishment moral ou d’une addiction décérébrée à l’action pour l’action… Souvent les deux à la fois. En 1923, Buster Keaton propose déjà une alternative critique, douce mais pertinente, à cette efficacité rébarbative, mécanique et glaciale. Tout est pris à rebrousse-poil : le sérieux, la grandiloquence monumentale, les conventions sociales. Buster, en équilibriste précis, quasi automate cinétique, s’insère dans les engrenages du décor, désarticule les colonnades, interrompt les mariages, coupe la tête de son cigare avec la pince d’un crabe qu’il rechigne à manger, s’inonde avec du champagne, parasite les rouages de la bienséance, les mondanités sexy. Il oublie même le nom des saints…

Il se souvenait vaguement que quelque part à quelque époque, quelqu’un s’était lié d’amitié avec un lion en lui soignant les pattes.
 
 

 
Keaton n’aurait-il pas bien appris sa Bible ? Daniel s’en retourne vexé dans sa fosse… alors que Buster offre une aimable manucure à une peluche songeuse. Défier perpétuellement et avec autant de stoïcisme les lois d’une physique impitoyable, c’est aussi bousculer l’ordre de ce monde normalisé, monstrueusement optimisé par les hommes. Évidemment, ils vécurent heureux, et eurent une tribu d’enfants chevelus, une farandole de minis romains, ou un petit chien-chien… Mais avant cela, il aura quand même bien fallu mettre la zone, déstabiliser les puissants, pour finalement plier la terre à sa propre logique, aussi bancale et mal huilée soit-elle.

Prévoyant, Buster Keaton aurait déclaré que si le long métrage ne marchait pas, le scénario permettrait toujours de découper le film en trois sketches, plus vendeurs. Innocent, gentil et rigolo le petit Buster ? Encore une bonne blague ? Tout dépend pour qui… En 1919, Griffith sortit deux épisodes de sa grande épopée remontés indépendamment : The Mother and the Law et The Fall of Babylon. Intolérance l’avait laissé tellement endetté qu’il n’avait pas eu d’autre choix pour renflouer ses caisses. Ça alors ! C’est mal de se moquer.

(1) Dans L’Image-Mouvement, Paris : Éditions de Minuit, 1983. Évidemment, la comparaison est à approfondir avec plus de nuances que nous ne le faisons.
Bonus pour les plus assidus : quelques pistes théoriques et une analyse d’Intolérance sur ce site .

Titre original : Three Ages

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Durée : 63 mn


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