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Les onze Fioretti de Saint François d’Assise

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A notre époque où tout est désacralisé, (re) voir « les onze fioretti de St François d’Assise » produit un effet revigorant, quasi cathartique,pour l’esprit. En quelques saynètes panthéistes dans un paysage moralisé, Rossellini brosse le tableau naïvement évangélique de la geste de St François et sa fraternité pour atteindre au sublime. En version restaurée 4K…

Sans verser dans l’hagiographie, les onze fioretti est une œuvre singulière qui mérite une nouvelle grille de lecture…

François Truffaut portait aux nues dans son panthéon personnel ce film singulier, manière d’allégorie minutieuse du temps de St François. Dans sa forme discontinue, il singe les mystères moyen-âgeux et révèle une chrétienté primitive.

Au XII ème siècle , St François, fou de et petit pauvre de Dieu, fils d’un marchand aisé, dilapide l’héritage paternel pour se consacrer entièrement à une vie apostolique vouée à la prédication auprès des plus pauvres d’entre les pauvres. François cherche le rachat de son âme dans une démarche de dépouillement radical et de mortification comme dans cette scène où St François demande au frère Léon de le fouler au pied.

Autour de sa figure charismatique de guide spirituel se forme une fraternité de pénitents qui, par l’ordination du pape Innocent III, se constituent en Ordre de confrérie: les Frères mineurs franciscains.

St François: une figure donquichottesque

Rossellini le dénote intentionnellement comme une sorte d’excentrique en perpétuel tourment avec sa pensée et à la dimension de folie pleinement assumée. Lorsqu’il doit faire face à une situation qui le dépasse, il masque son visage dans ses mains ou se laisse volontiers piétiner en signe d’abnégation. Un épisode emblématique résume la geste de ce personnage don quichottesque. A la fois marquant et refoulé où son chemin croise un lépreux auquel il donne un baiser pour surmonter sa répulsion et celui où il évangélise les oiseaux comme l’homme qui murmure à leurs oreilles et un grand protecteur de la nature.

Dès la séquence d’ouverture, Rossellini cadre en plan d’ensemble qu’il ne quittera quasiment plus cette congrégation de frères de manière saisissante : tonsurés et en tuniques de bure qu’on devine marron, ils pataugent pieds nus sous une pluie battante et par un froid térébrant, dans la campagne romaine ; refoulés d’une cahute de torchis, qu’ils avaient construit eux-mêmes, investie par un sans-abri qui y a élu domicile fixe avec son âne.

La fin ouverte d’Europe 51 opérait la conversion mystique d’Irène Girard, bourgeoise littéralement transfigurée par sa dévotion aux démunis. Lorsque sa famille décide de la faire interner dans un établissement psychiatrique, Roberto Rossellini laisse augurer l’hérésie du XXe siècle face à la survenue d’un nouveau St François d’Assise. Deux ans auparavant, le père du néoréalisme italien, dans l’entre-deux de Stromboli et d’Europe 51, produit une oeuvre singulière qui ressemble à ces enluminures naïves du Moyen-âge et qui relate, sans verser pour autant dans l’hagiographie, certains épisodes de la vie édifiante de St François d’Assise inspirés de ses fioretti mais surtout de la vie du frère Junipré.

 

 

L’habit ne fait pas le moine mais le dénuement fait le frère franciscain

Tandis qu’il ne fait pas mystère de son athéisme, Roberto Rossellini penche en faveur des valeurs d’éthique que le christianisme ne manque pas de soulever. L’essence de la spiritualité le fascine d’autant mieux que l’âpreté de la reconstruction de l’après-guerre est propice à ce type de conversions. Dans cette logique d’enseignement éthique de la chrétienté, il radicalise sa démarche néo-réaliste en choisissant de ne mettre en scène que des non-professionnels à l’exception d’Aldo Fabrizzi dans l’une des sotties.

Federico Fellini qui l’assiste dans l’écriture du scénario va recruter une brochette de frères et de personnages truculents parmi cette congrégation de franciscains d’un monastère proche de Rome.

Les onze fioretti de Saint François d’Assise pourrait apparaître,de prime abord, comme une oeuvre austère, quasi janséniste dans sa morale, qui interroge la nature de la spiritualité franciscaine mais c’en serait une vision parcellaire. Le propos est didactique sur le fond mais la forme épisodique de tableaux vivants corrélés pour leur caractère édifiant confère à l’ensemble un enjouement qui vient contrebalancer l’exaltation de la foi à tout prix. Rossellini jongle entre intelligence et innocence, sérieux et stupidité, humilité et humiliation.

L’habit définit le statut et l’abandon des habits de la charge qui sont les marqueurs de la vie sociale procède d’un voeu de désappropriation totale. Dans la culture médiévale, la nudité caractérise la folie de celui qui perd la raison. Ainsi du frère Junipré, l’idiot et le candide de service, qui va jusqu’à se faire déposséder de sa soutane de façon compulsive pour vêtir par deux fois un mendiant dans deux épisodes distincts.

Le film souscrit à l’idée que faire serment d’allégeance à Dieu exige un sacrifice de soi absolu. Dans les actes de sa vie, Saint François reste en tous points conforme à son modèle christique. Comme le Christ, au début de sa prédication, il exhorte douze de ses disciples de la fondation de son ordre à mépriser les biens matériels de ce monde et à le suivre en pauvreté et dans les autres vertus charitables qui en découlent. Le dénuement est sa
profession de foi.L’œuvre reflète ce dépouillement et son extrême simplicité sert précisément ses desseins

Les onze fioretti: une oeuvre consensuelle et oeucuménique ?

En réaction au désillusionnement et au cynisme de l’après-guerre qui doit relever le défi du pays à sortir de sa faillite, Rossellini prête le flanc à cette forme de simplicité, ce retour à l’esprit d’innocence que reconduit son film. Dans le même temps, il désamorce son propos didactique en introduisant l’élément subversif de l’ironie en la personne du frère Junipré et du seul acteur professionnel, Aldo Fabrizzi dans un rôle caricatural à souhait hybride entre un homme
des cavernes et un rançonneur de guerre qui “fend littéralement l’armure” au cours d’un épisode cocasse.

De ce point de vue, les fioretti est une oeuvre consensuelle. L’athée sourit à la façon dont le film porte atteinte à la dignité des saints et pointe le ridicule de l’enseignement chrétien contenu dans les implications narquoises d’une telle simplicité. Le croyant sourit à la vérité trouvée dans cet enseignement face à un monde hostile où la priorité
est donnée à l’amour du prochain et au pardon.

Suspecté de vouloir s’insinuer dans les bonnes grâces de l’Eglise catholique avec cet opus controversé, Rossellini s’attira les foudres par ses propres manquements dans sa vie privée tumultueuse affichée dans les organes de presse à scandales. Résultat : son film connut un échec commercial retentissant en 1950. Ironie du sort,les onze fioretti a été
largement réhabilité depuis par les dignitaires de l’Eglise figurant parmi les 45 meilleurs films jamais réalisés au box-office du Vatican.

Distribution Carlotta films, en salles dans une magnifique version restaurée 4K.

Crédits photos 1950 RTI. Tous droits réservés.

Titre original : Francesco, giullare di Dio

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Durée : 87 mn


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