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Les Flics ne dorment pas la nuit

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Du centre d´entraînement aux rondes nocturnes, Richard Fleischer propose une vision désenchantée du quotidien sans héroïsme des flics de Los Angeles.

Quelques jeunes recrues se trouvent affectées au commissariat d’un quartier « difficile » de Los Angeles. Le film s’attachera notamment à suivre le parcours de l’une d’entre elles, le jeune Roy Fehler (Stacy Keach, très convaincant), et son évolution dans la police. Adaptant le roman éponyme de Joseph Wambaugh, qui puise dans sa propre expérience de policier, il traite son sujet avec un certain réalisme.

Jeune marié et père de famille, Roy est affecté aux rondes de nuit. Grâce à l’argent gagné, il se paie des études de droit qui doivent lui permettre de progresser socialement, et quitter la police après quelques années. L’engagement n’y est pas vécu comme une mission. C’est au contraire un outil qui répond aux besoins et désirs individuels des personnages. Roy est au départ une sorte d’anti-Harry, un ingénu dont l’implication dans son nouveau métier sera croissante au contact de son équipier Kilvinsky (George C. Scott), un vieux de la vieille proche de la retraite et pas toujours très orthodoxe dans ses méthodes.

Accompagnant les deux personnages au fil de leurs errances nocturnes, le film prend des airs de chroniques de la vie policière, jouant d’une variété de tons dans le traitement des différents faits divers abordés, alternant drame et comédie, ponctuant le tout de quelques fusillades. Il avance ainsi, dans un premier temps, par épisodes, et semble par cette tonalité particulière poser les prémisses d’où émergeront quelques séries télévisées notamment centrées sur un duo de policiers, telles que Hill Street Blues (Steven Bochco et Michael Kozoll, 1981-1987) et Cagney and Lacey (Barbara Avedon et Barbara Corday, 1981-1988), ou sur la vie d’un commissariat, telle NYPD Blue (Steven Bochco et David Milch, 1993-2005).

La difficulté de concillier métier de policier et vie familiale est l’un des ressorts principaux du film. La première blessure par balle de Roy fera éclater au grand jour la tension sous-jacente qui s’était immiscée dans la vie du couple. La jeune recrue a pris goût à son métier et a abandonné ses cours de droit. La complicité construite avec son coéquipier (Kilvinsky, maître formateur et véritable père de substitution) a fait de celui-ci un véritable rival pour la femme de Roy. D’ailleurs, il ne la voit presque plus. Leurs vies sont totalement séparées. À elle le jour et la maison, à lui les rues et la nuit. La vie de policier condamne le modèle familial dans une vision désenchantée.

La police ne fait néanmoins pas figure de paradis compensatoire au tourment familial. Elle semble au contraire dotée d’une image d’une très grande précarité morale et affective. Les centurions du titre original sont en réalité bien plus des galériens. Des hommes condamnés à trimer sans fin. Des hommes qui commettent également des fautes qui seront honteusement dissimulées. Si bien que vouloir y rester, c’est forcément un peu plus pour l’amour de l’échec que pour la gloire. La femme de Roy lui repproche son affectation nocturne, sans doute l’une des plus contraignantes et risquées, qui les sépare et ne sera pas modifiée au fil du temps. C’est que le goût de la contrainte et du risque s’est imposé à lui. Il le portera peu à peu sur la pente descendante.

Le pessimisme du film s’incarne notamment dans le sort réservé au personnage de Kilvinsky. À la fois père enchanteur et survivance du mythe du justicier de l’Ouest, il compense son inadaptabilité au monde contemporain par un investissement démesuré dans son travail qui lui vaudra l’admiration et l’amitié de Roy. À ses côtés, il semble que les rondes de nuit se chargent malgré tout d’une part de magie fictionnelle : ainsi, un ramassage de prostituées vire presque à la comédie grâce à lui. Il assure également une présence rassurante en cas d’accrochage. Son départ à la retraite rendra visible le naufrage de ce personnage, marquant le remplacement d’une addiction au travail par une autre, l’alcool, et défaisant ainsi la belle image du policier imparfait mais protecteur et sympathique, sur qui l’on peut se reposer.

Deux coups de feu semblent, d’un bout à l’autre du film, se répondre et se prolonger de manière significative. Le premier est tiré par une autre recrue, un collègue de Roy, au cours de l’arrestation d’un voleur. Le jeune homme s’engage dans un passage derrière une maison lorsque surgit en face de lui un homme qu’il abat. Pas le voleur, mais un autre membre de la famille ayant fait appel à la police et lui-même à sa poursuite. Le second coup de feu, qui conclut le film, est tiré dans la précipitation, presque par réflexe, par un personnage surgissant dans le cadre de manière surprenante. C’est le hasard qui semble asseoir son règne, distribuant la mort avec une certaine générosité, et non plus le destin comme dans le film noir. Si la violence est loin d’être omniprésente, c’est bien lui qui conduit ses surgissements impromptus et brutaux. Ceux-ci font éprouver au récit ce que les coups de fusil du court prologue sur le camp d’entraînement font au montage : ils lui imposent un impact qui le déstabilisent, avec une très grande force.

Titre original : The New Centurions

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Durée : 103 mn


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