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L’enfer est à lui (1949) de Raoul Walsh

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Véritable leçon du boulimique Raoul Walsh qui en moins de deux heures, après braquages de trains, filatures, évasions et siège final rend une copie parfaite du genre. Vertigineux.

La première scène de L’enfer est à lui, un braquage de train d’une intensité folle, résume à elle seule la quintessence du Cinéma de Walsh. Un artisan d’exception, véritable monument du septième art, acteur principal de l’âge d’or hollywoodien (une cinquantaine de films de 1930 à 1950), capable de filmer n’importe quoi avec une audace et une énergie vertigineuses.

Difficile en effet de faire mieux, même aujourd’hui, que ce braquage de train qui sert d’ouverture à L’enfer est à lui. Balayage à 180°, montage dynamique, cascades, gunfights… L’attaque de train type far-west passe ici à la moulinette Walsh et, à travers le prisme du polar des années 40, transpire une modernité, une vitalité toujours d’actualité. Pourtant, cette scène est assez trompeuse quant à ce qui se cache derrière le film de Walsh et si de film « de gangster », de polar il est question, L’enfer est à lui, ne s’arrête pas à ça. Braquages, courses-poursuite, meurtres, planques, Walsh remplit parfaitement ce qu’on attend de lui sur le terrain du film de genre gonflé à la testostérone. Plus que ça, touche-à-tout génial, il complexifie même le postulat de départ, en lorgnant vers le film de prison et le film d’infiltration, en tirant à chaque fois le meilleur de ces thèmes. En prison, l’évasion classique sera bien entendu traitée, mais Walsh s’intéresse surtout à la violence entre détenus, ce danger qui vient de l’intérieur. Du film d’infiltration, il extraira un suspense de chaque plan, parfaitement rodé, mais également une relation complexe entre le flic infiltré et le gangster dont il doit gagner la confiance. Walsh ne choisit jamais la facilité mais, malgré les embranchements pris, tout semble parfaitement naturel. L’Hollywood des années 2000 tirerait sans doute aisément trois films d’un script pareil. Pourtant, si L’enfer est à lui est dense, jamais il n’étouffe et si le vertige nous prend, c’est plus du fait de la performance de James Cagney à travers le personnage d’Arthur Jarrett. Film de gangsters, polar, oui, mais d’une profondeur rare.

Les flics ont beau être très équipés, futés et il faut le dire particulièrement efficaces, Walsh préfère s’intéresser au « bad-guy ». L’homme responsable du braquage de l’ouverture, chef de bande traqué par la police, Arthur « Cody » Jarrett. En cavale, en prison, dans son dernier coup, James Cagney donne ses traits à Cody et habitera littéralement le personnage jusqu’à sa chute. Là où Walsh réussit à capturer ses spectateurs, plus encore que dans la maîtrise qu’il démontre du genre, c’est dans l’empathie qu’il arrive à créer vis-à-vis de Cody. Plus encore que de nous montrer un gangster qui par vanité ou mégalomanie va voir son empire s’effondrer, la profondeur du personnage vient de sa douleur. Viscéralement lié à sa mère, lunatique, seul, Cody est respecté car craint. Difficile de cerner cet homme, un assassin si froid qui semble pourtant tellement vulnérable quand viennent ses terribles migraines ; lorsqu’à genoux, d’une détresse enfantine, il tente de cacher en larmes sa faiblesse, cette maladie. Une scène illustre bien à quel point Walsh fait de Cody le héros tragique et fragile de son film. Quand dans le réfectoire de la prison il va apprendre la mort de sa mère, seul lien qui lui restait avec le monde, la folie qui va le gagner, tout bonnement terrifiante, est ce qui va accélérer sa chute. Cagney rentrant quasiment en transe et la mise en scène tombant au fil des secondes dans un véritable chaos, contrôlé mais troublant. Réduit par un budget serré et un manque de temps, cette scène, tournée très rapidement, reste un des grands moments de la filmographie de Walsh. Incandescent.

Comme le Scarface de De Palma, on suit avec L’enfer est à lui la chute d’un baron du grand banditisme. Comme Scarface, cet homme plus grand que les autres ne peut-être pris vivant et sa mort ne peut alors être qu’à l’image de sa vie : excessive et théâtrale. Mais, s’il a vécu seul, il emportera tous ceux qu’il peut avec lui, de l’autre côté. Dans un final dantesque, quand, juste avant de périr dans les flammes, Cody, flingue à la main et yeux au ciel, s’adresse à sa mère en hurlant « I’m on the top of the world », le titre original nous revient à l’esprit : White Heat. Cette chaleur à laquelle on fait référence dans le titre n’est pas celle du feu, de ces réservoirs de gaz qu’il va faire exploser et qui vont le tuer. Elle a toujours été en lui. Comme ces migraines démentes qui le rendaient si faible. L’enfer est à lui raconte l’histoire d’un homme malade, rongé de l’intérieur et horriblement seul. Walsh, s’il ne s’apitoie pas sur le sort de ce criminel, se retient bien de juger ses personnages, surtout le plus mauvais d’entre eux. Le vertige que provoque ce film à sa vision vient en partie de là. Malgré les flingues, les poursuites en voiture et les femmes manipulatrices, rien ne nous est pré-mâché et on est clairement invité à participer au film. Spectateur-acteur, quitte à ce que ce feu boulimique qui a habité Walsh vienne nous brûler un peu.

Titre original : White Heat

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Durée : 105 mn


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