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Le thème de la poursuite dans Le Voleur de Bicyclette

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Et si une poursuite se déroulait sans action véritable ? Et si de plus, elle venait à échouer ? Et si enfin, elle était mise en scène et filmée ? Qu´en penser ? Quel intérêt ? C´est tout l´enjeu développé dans Le Voleur de Bicyclette.

Prologue

Drame social, ce chef-d’œuvre du néo-réalisme donne à l’idée de poursuite une saveur originale. A l’habituel enchaînement d’actions et de retournements de situation, De Sica, le réalisateur, inclut temps morts et moments de doute. La poursuite s’y retrouve enrichie d’une profondeur psychologique inhabituelle et procure alors au spectateur des sensations et des émotions jusqu’alors inédites.

« Les événements ne sont pas essentiellement des signes de quelque chose, d’une vérité dont il faudrait bien nous convaincre, ils conservent tout leur poids, toute leur singularité, toute leur ambiguïté de fait » (André Bazin, Qu’est-ce qu le cinéma?, Paris, éditions du Cerf, p300).

Au voleur !

Tout débute par un incident banal, insignifiant même : un vol de bicyclette. Seulement voilà, la dite bicyclette se trouve être l’outil de travail indispensable d’un colleur d’affiches, Antonio. La précarité sociale et économique de la Rome d’après-guerre dans laquelle il vit, fait de ce travail qu’il vient juste de décrocher, l’unique moyen de mener enfin une vie décente avec sa femme et son fils.

Poussé par le désespoir et la peur de se retrouver au chômage, notre homme malheureux n’aura alors d’autres choix que celui de retrouver sa bicyclette volée. Inlassablement, il va errer dans les rues de Rome en compagnie de son fils, à l’affût du moindre indice, à la recherche de n’importe quelle piste. Il mènera son enquête de façon scrupuleuse, n’hésitant pas à demander de l’aide de toutes parts. Mais en dépit de toute sa bonne volonté, la démesure de sa quête semble par avance le condamner à l’échec.

C’est d’ailleurs l’essentiel de la thématique développée en début de film, lors de la première poursuite, lorsqu’à défaut d’avoir rattrapé son suspect, Antonio se borne à suivre et poursuivre le vieillard auquel son principal suspect a parlé peu de temps avant. Compte tenu de la somme d’efforts mis en œuvre pour mettre la main sur son voleur et de la durée conséquente de cette poursuite au cœur du film, l’échec final surprend. Le pauvre homme ne méritait pas cela. L’intérêt que porte De Sica à cette poursuite est donc celui de la déception, de la désillusion. Ce qu’il y filme, c’est l’échec.

Une poursuite vraie

Comme pour insister sur cette impression d’échec, pour la rendre plus palpable, plus consistante, De Sica choisit de traiter la première poursuite du film dans son intégralité, y incluant les moments de doute, de piétinement et de découragement. Le réalisateur filme au plus près de la réalité, évitant tout travestissement ou « fictionnalisation » abusive de son histoire. Ainsi, et à l’image de cette poursuite initiale, son film nous donne-t-il le sentiment d’être un reflet authentique de la vie. Tout y est agencé pour le rendre le plus réaliste possible. C’est notamment en ce sens qu’il s’insère parfaitement dans la mouvance néo-réaliste de son époque. « On dirait que l’action flotte dans la situation plus qu’elle ne la resserre » (Gilles Deleuze, L’image-temps, Paris, Les Editions de Minuit, coll. Critique, p11). Seul le hasard semble guider la course de nos protagonistes. Il n’y a plus de vecteur qui prolonge ou raccorde les événements les uns aux autres et donc son action au reste du monde.

Sous l’égide de cette instabilité environnante, tous les éléments – même les plus insignifiants – acquièrent dès lors aux yeux de Antonio ainsi qu’à ceux du spectateur une importance capitale et une force dramatique intense. Le moment où le jeune garçon fausse compagnie à son père en pleine course poursuite pour aller soulager sa vessie contre un mur en constitue la marque paroxystique. Alors qu’Antonio avait retrouvé la trace du vieillard, il doit venir chercher son fils et le tirer de son envie pressante. Tout le néo-réalisme est inscrit dans ces quelques secondes. Cette scène est un exemple criant de ce que ce courant est au cinéma : un moment à partir duquel l’insignifiant a pris le pas sur l’événement et où la difficulté à agir et à s’en sortir s’est soudainement accrue pour tendre vers un immobilisme désenchanté.

A l’image du film les séquences de poursuite sont donc de parfaits exemples de cette mouvance artistique d’après-guerre en Italie. La description d’une émotion, d’un état de fait, une situation investie par le sens a pris le pas sur la cohérence et l’enchaînement systématique des actions. L’attachement du spectateur au film n’opère plus par immersion dans la diégèse, mais par rapprochement avec les personnages. Et l’identification qui leur est faite n’est plus dans l’action mais dans la compassion. C’est sans doute pour cette raison que la première poursuite du film laisse place à tant de moments de flottement, De Sica s’applique à mettre en relief du mieux possible les différentes étapes psychologiques traversées par Antonio et son fils.

Le poids d’un regard

La seconde poursuite majeure du film, et non la moins célèbre, est celle durant laquelle, acculé par le désespoir et malheureux de devoir rentrer bredouille de sa fastidieuse journée d’enquête, Antonio tente à son tour de voler une bicyclette. Rattrapé par des hommes avertis du vol, le malheureux se voit humilié sous les yeux de son fils. Si la première poursuite évoquée pouvait s’associer au sentiment d’échec et d’effort vain, la seconde en reprend toute l’essence mais la gonfle d’un sentiment de honte.

Le fait que l’enfant assiste en public à l’humiliation de son père, donne à la scène une intensité dramatique inattendue. De plus – comme pour rendre encore plus insoutenable l’affront subi par Antonio – c’est l’intervention de son fils qui lui permettra de se libérer de ses assaillants.

La présence de cet enfant donne à l’aventure de notre ouvrier une dimension dépassant la simple trame sociale. Il donne à sa quête un sens moral et éthique. Antonio doit se comporter en modèle. Il n’est pas un simple poursuivant, il est un père et se doit d’être digne de ce statut. Le fait qu’il ait failli à cette tâche en essayant à son tour de voler une bicyclette met un point final et fatal à l’échec de cette journée. Plus grave que d’avoir échoué à retrouver sa bicyclette, il y a son échec en tant que père.

Le pot de terre contre le pot de fer

Enfin, inscrire l’enquête et la poursuite d’Antonio dans une spirale de l’échec incite à penser que les efforts de cet homme pour se tirer de la misère n’ont pas suffi. Or, c’est un problème qui est largement d’actualité dans cette Rome d’après-guerre où De Sica choisit de situer l’action de son film. Que pouvaient les tentatives individuelles pour se sortir de la précarité face à un système qui traversait une période de crise économique et sociale ? Le système était plus fort semble-t-il.

C’est en tout cas ce qui ressort de l’expérience d’Antonio. La poursuite finale au cours de laquelle il se fait rattraper par les citadins fait écho à celle à laquelle il s’est livré quelques heures plus tôt. C’est comme s’il était puni d’avoir eu le désir d’aller à l’encontre de son destin. C’est le système qui semble décider de sa condition. Ses tentatives pour s’en sortir par lui-même sont systématiquement vouées à l’échec. Quel espoir gardons-nous pour cet homme à la fin du film ? Aucun. On se dit simplement qu’il est victime de son époque, que la société a eu raison de lui et qu’il n’est rien face à elle. Son bonheur individuel est tributaire du sort collectif. Si la société est en crise, il l’est aussi, et toutes les poursuites et courses-poursuites du monde ne peuvent lui faire rattraper le bonheur et le bien-être auxquels il aspire.

Epilogue

Dans Le Voleur de Bicyclette, les poursuites n’ont pas de finalité en soi, elles sont simplement prétextes pour De Sica à dévoiler au spectateur des états d’âme parmi les plus touchants et les plus intimes. Que vaut la première poursuite si l’on fait abstraction du sentiment d’échec ressenti par Antonio? Et que vaut la seconde sans la honte de ce père? La poursuite selon De Sica ne se soumet pas à une logique d’action/réaction. Elle intègre ellipses et moments de relâchement. Elle est vaine, et le spectateur le devine par avance. Mais peu importe la finalité, c’est l’émotion qui prime.

Titre original : Ladri di biciclette

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Durée : 85 mn


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