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Rencontre avec Jérôme le Maire

Article écrit par

Entretiens avec Jérôme le Maire et Isabelle Truc, réalisateur et productrice du documentaire « Le thé ou l’électricité ».

 UNE PARABOLE SUR UNE KASBAH

 

Ifri, village isolé du Haut Atlas marocain. Les villageois veulent la route, ils auront l’électricité. L’argent d’abord, l’humain ensuite. Jérôme le Maire, en intervenant peu, filme pendant trois ans l’arrivée progressive de l’électrification du village et les changements que cela opère sur la mentalité des villageois, obligés de devenir des consommateurs. Ce petit village qui semblait encore vivre dans des conditions moyenâgeuses ne résistera pas à notre société moderne et inflexible.

Ce documentaire est important aussi dans son “après”. Les villageois ont beaucoup donné d’eux-mêmes devant la caméra de Jérôme le Maire et ce dernier leur a fait une promesse : ce film changera certaines choses pour eux. Il a ainsi mis en place une association entre Maroc Origines et Iota Production en vue de construire la route vers le village d’Ifri.

 

Rencontre avec Jérôme le Maire, qui parle avec passion de ce film documentaire dans lequel il s’est entièrement investi pendant plusieurs années.


Le projet de
Thé ou Electricité

L’idée du film remonte déjà à cinq ans. Je vais souvent me promener dans l’Atlas Central, j’ai une maison pas loin. Un jour, accompagné de ma femme et de mes enfants, je me rends dans un village où habitent des amis marocains. J’y sens une ambiance particulière, il n’y a pas grand monde dans les ruelles. Quand on arrive chez cet ami, par politesse et par excitation, il allume la télévision à fond : ça y est, l’électricité venait d’arriver, une nouvelle ère débutait pour ce village. Voilà l’image que je percevais, dans ce village et dans tous ceux aux alentours : une kasbah avec, dessus, une parabole. C’est ce contraste qui m’intéressait : le Moyen-âge d’un côté, le 21ème siècle de l’autre. Cette image m’a hanté et je me suis dit que raconter l’arrivée de l’électricité pourrait être un superbe sujet. Je crois qu’il y a quelque chose de très symptomatique dans le fait que ce soit la télé qui arrive en premier dans ces foyers, avant toute autre chose.

Le village

Pour trouver le village, je suis allé à l’office nationale de l’électricité marocain et leur ai demandé la liste de tous les villages qui allaient être électrifiés. Ma grande crainte était que je n’aie pas le temps de filmer l’évolution, l’arrivée progressive de l’électricité. Et finalement, j’ai bien réussi mon coup. Par-contre, ce qui n’était pas prévu, c’est que ça prenne autant de temps. Ils ont pris plus de deux ans de retard. On s’est même demandé, avec Isabelle, ma productrice, s’ils allaient vraiment électrifier ce village. Je pense que le village aurait pu ne pas être électrifié si on n’avait pas tourné là-bas. L‘idée qu‘il ne faut pas oublier, et je pense que ça se ressent à travers tout le film, c’est qu’il s’agit avant tout d’une opération économique. L’idée c’est d’aller chercher des abonnés, c’est tout. Le but est de désenclaver les richesses qui sont coincées dans des endroits reculés au Maroc, ils ne parlent nullement de désenclaver des gens. Ils lient ces gens à notre sphère globale économique, il ne s’agit pas du tout d’un mouvement social ou humain. Aujourd’hui, c’est le catalogue de la consommation qui prime. Pour les habitants d’Ifri, la route aussi viendra, mais elle viendra après. La route, ça coûte et ça ne rapporte rien. Alors qu’avec l’électrification, ils s’en mettent plein les poches.

Immersion

Mon approche avec les villageois a été très progressive. Je fais des films plutôt en immersion, ce qui veut dire que pendant mes pérégrinations dans l’Atlas, je cherchais un village qui était à la fois photogénique et dont le planning d’électrification correspondait au mien. Je me suis installé à Ifri une première fois pendant deux jours, puis j’y suis retourné. Mon assistant pour les repérages et pendant tout le tournage est un type qui s’appelle Mansour et qui était le personnage principal du précédent documentaire que j’ai tourné au Maroc, qui s’appelle Où est l’amour dans la Palmeraie. A nous deux, on arrivait au village de manière très humble, très simple. Je parle arabe, je leur ai expliqué que j’habitais à Skoura, dans la palmeraie. Ils ont vu que je connaissais et que j’aimais le Maroc. Ils sont toujours un peu méfiants car il n’y a pas beaucoup d’étrangers qui passent par là-bas. Je suis venu plusieurs fois, j’ai pris des photos, je leur ai donné ces photos. Ils ont vu que je ne voulais pas prendre et m’en aller. Ils ont compris que j’allais revenir. Je leur ai parlé du projet de ce film puis j’ai commencé à filmer, mais de loin… c’était plus du téléobjectif ou des plans larges du village. Tu mets pas la caméra sous le nez de quelqu’un au bout de cinq minutes. Heureusement, j’ai eu plus de délai puisque le plan d’électrification a pris beaucoup plus de temps que prévu. Ça m‘a donc permis, au fur et à mesure, de me rapprocher de l’intimité des villageois. Le déclencheur, le moment où je me suis dit qu’on rentrait vraiment dans le vif du sujet, c’est le moment où j’ai filmé la mort du bébé. Ce jour-là, j’étais en repérage avec ma caméra, et puis j’ai entendu cet appel à la prière qui signalait qu’il y avait un mort. Ils sont sortis avec le cadavre du bébé et, soudain, il y a un gars du village qui n’était pas sûr que je pouvais filmer, pour des raisons religieuses. Puis un autre gars est arrivé et lui a dit qu’il fallait me laisser filmer. Pour lui, c’était important que je filme les conditions dans lesquelles ils vivaient. Ce gars avait compris le principe du documentaire que je tournais et l’impact que ça pouvait avoir. J’étais très ému de cette autorisation qu’ils me donnaient, mais aussi par l’événement même qu’était l’enterrement de cet enfant. C’est difficile de filmer ça.

Difficultés

La première difficulté, ça a été le planning. Ça n’avançait pas. J’avais dit à ma productrice qu’il me faudrait cinq tournages. Or à chaque fois que j’allais là-bas, rien n’avait bougé, pas un trou de pylône, rien. Ça a duré pendant un an et demi. J’ai du faire cinq ou six tournages (qui durait de deux à quatre semaines) où il ne se passait rien. Il fallait suivre financièrement et, comme il y avait du temps, la production pouvait aller chercher de l’argent. Le financement est alors devenu de plus en plus conséquent et on a eu de l’argent pour payer tous les tournages, ce qui m’a amené à avoir douze tournages. L’énorme avantage que j’ai pu tirer de cette difficulté, c’est le fait d’avoir pu avoir toujours plus de temps pour mieux connaître les villageois.
L’autre difficulté concernait la langue. Je possédais 120 heures de rushes dans lesquelles je pouvais aller chercher tous les détails dont j’avais besoin. Pour le montage, ça n’a pas été toujours très évident car les rushes étaient en arabe ou en berbère. Au fur et à mesure, je faisais traduire mes rushes à Rabbat et ça mettait quelquefois trois mois avant que la matière ne revienne. Enfin, on n’avait pas d’électricité sur le plateau. Or il fallait recharger les batteries, les téléphones… Je ne voulais pas perturber le silence des montagnes et je ne voulais pas montrer aux villageois que nous avions l’électricité et pas eux. Alors, on partait dans la vallée pour recharger. J’ai quand même acheté un groupe électrogène pour l’hiver car je voulais pouvoir continuer à filmer si nous nous retrouvions coincés là-haut, ce qui est arrivé, mais je ne l’ai utilisé qu’une seule fois.

Image

J’ai tourné avec la Z7 de Sony. J’avais pensé tourner en pellicule mais on s’est vite rendu compte que c’était impossible : il fallait rajouter minimum deux personnes, je n’aurai pas pu y aller seul. Tourner en 35 mm, c’est aussi de l’électricité et de la lumière en plus. J’aurai eu moins de temps de tournage et plus de complications. Je n’aurai pas eu quelque chose de spontané car j’aurai du tout préparer avec toute une équipe autour de nous et il n’y aurait plus eu d’intimité avec les villageois. Là, je ne suis là qu’avec Mansour et ma petite caméra, donc j’arrive à avoir des moments extrêmement sincères, intimes. Je préférais avoir cette proximité plutôt qu’une image cinéma 35 mm.

Montage

Le montage a duré vingt semaines. Le monteur est Matyas Veress qui a monté le dernier film de Jaco Van Dormel, Mr Nobody. Je travaille avec lui depuis très longtemps. Je me suis souvent dit qu’il ne se passait rien dans ce film, je me demandais ce que je racontais. Au début du film, il y a l’identification du héros, la reconnaissance du village. Il y a un challenge : ils veulent la route et on leur apporte l’électricité. Et ensuite quoi ? L’hiver. Et cet hiver interrompt mon histoire. Avec Matyas, on a essayé de le garder le plus long possible mais sans que le spectateur décroche. On voulait qu’on sente que l’hiver interrompt la quête de ces gens.

La suite

Le film est envoyé dans les festivals. On a tout de suite été sélectionnés en compétition officielle au festival « Visions du réel » de Nyon. Pour l’instant, il a aussi une vie en salles, en Belgique. Au départ, ce ne devait être qu’un format télévisuel de 52 minutes pour la télé belge (BeTv) mais, après avoir longuement négocié Arte, on est arrivés à obtenir le grand format pour ce film, qui dure finalement 1h20. On se retrouve obligés de sortir le film en salles très rapidement car il va ensuite passer sur les chaînes de télévision et les salles de cinéma ne prennent pas un film qui passe déjà à la télévision.

Nous avons également pu discuter avec Isabelle Truc, la productrice du film, de Iota Production, société de production belge, qui a cru au projet de Jérôme Le Maire dès le début.

Comment s’est passée votre rencontre avec Jérôme le Maire ?

Jérôme Le maire est quelqu’un que je connais depuis longtemps. Il était venu me voir avec son précédent projet qui s’appelle Où est l’amour dans la Palmeraie. Il allait repartir au Maroc, dans la palmeraie dans laquelle il habite, il m’avait montré de très belles images. Il avait le projet, encore vague, du film Où est l’amour dans la Palmeraie. Nous avons conversé par e mail pendant de longs mois et petit à petit ce film est né et nous avons eu envie de continuer ensemble notre belle collaboration avec Thé ou Electricité.

Thé ou Electricité, c’est quoi ?

Le Thé ou l’électricité, ce sont d’abord de magnifiques images. Et puis c’est une plongée dans une société inconnue pour moi, elle est rude, ce sont des montagnards qui vivent vraiment de peu. On voit l’arrivée de l’électricité, donc c’est une espèce de saga. C’est titanesque, de faire ça dans les montagnes, et en même temps ce sont des petites fourmis dans l’immensité. Il y a ce rapport à la modernité, à l’arrivée de notre monde contemporain. Tout le challenge du film était que quand on arrive à la fin du film, il fallait qu’on puisse imaginer tous les changements qu’apporte cette connexion au monde global. D’une certaine façon, les villageois souhaitent ce changement, mais attention, c’est aussi une société orale, des gens qui vivent du troc et qui, tout d’un coup, ont des cartes pour aller acheter leur dose d’électricité, et qui s’endettent tous pour avoir trois ampoules dans leur petite maison en pierre.

Est-ce une production seulement belge ?

Non, on est sur une coproduction Française, Belge et Marocaine. Je suis très contente qu’on puisse coproduire avec le Maroc et avec la télévision 2M qui est une des chaînes de la télévision marocaine. C’est un film qui sera aussi vu au Maroc, et ça, c’est très important.

Pour vous, quelles ont été les difficultés ?

Il a fallu de la persévérance. Comme le précédent film, il a fallu convaincre, ça nous a pris du temps. Et on a eu de la chance, c’est-à-dire que l’électricité a pris du temps à arriver donc, pendant tout ce temps-là, on a eu le temps de rallier à nous tous les partenaires belges qui connaissaient bien le travail de Jérôme et qui l’appréciaient, et notre challenge était de pouvoir le présenter à Arte en grand format. Pour tout ça, il a fallu du temps mais on est arrivés à les convaincre aussi. On a eu le soutien d’une région en France, la région Centre, qui a été un soutien vraiment bienvenu. Et puis le Maroc, qui est arrivé. On essaie de produire un film, on fait tout pour réussir à le financer mais ensuite, il faut qu’il circule, il faut qu’il rayonne et je trouve que là, on a une belle combinaison pour que ça marche. Il va sortir en salles en Belgique. En France, on va voir, puisqu’on est au départ dans une production télévisuelle. C’est assez hermétique entre la télévision et le cinéma, donc pour la France c’est plus compliqué qu’en Belgique. Et puis, plus ou moins à la rentrée de septembre, on va voir avec les télévisions : les diffusions vont avoir lieu. Tout le monde est très content du film, donc je pense qu’il va être bien accueilli.

Que pensez-vous du résultat final ?

Je pense qu’on avait fait un pari et qu’on l’a tenu. C’est une histoire épique, c’est du grand format dans tous les sens du terme, et il tient la route en cinéma, ce qui est quand même formidable. Et quand on va le voir en salles, on vit une magnifique expérience.


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