Le Libre Arbitre (Der freie Wille)

Article écrit par

Le film de Matthias Glasner est un long voyage aux confins de la folie humaine. Ce long-métrage tragique et désespéré parvient avec subtilité à combiner l´effroi à l´envoutement. Âmes sensibles s´abstenir !

Avec Le Libre Arbitre, Matthias Glasner traite un sujet difficile, pénible et dérangeant, qui consiste à brosser le portrait d’un violeur récidiviste. Le film raconte l’histoire de Théo (joué par l’excellent Jürgen Vogler qui est également le coscénariste et le coproducteur du long-métrage et a été récompensé par le prix de la “Meilleure Contribution Artistique” au Festival de Berlin en 2007) qui tente de se reconstruire une identité et de retrouver une place dans la société après avoir été interné pendant neuf ans dans un hôpital psychiatrique.

La difficulté de ce sujet réside surtout dans la manière dont le réalisateur a décidé de l’aborder: l’essentiel du récit est focalisé sur le seul point de vue de Théo, ce qui signifie que le film n’accorde au spectateur aucune place réconfortante. La première séquence du film, d’emblée, donne le ton : il n’est que de regarder le personnage commettre son forfait ou de ne rien regarder du tout. Matthias Glasner semble interroger par là le spectateur sur les limites de son propre équilibre mental. Regarder Le Libre Arbitre, en ce sens, revient à ressentir en soi-même le poids harassant de la culpabilité de Théo et, peut-être, à la comprendre. Car c’est la nôtre, rapidement, qui prend le dessus : comment ne pas se sentir coupable d’être le témoin de telles images ? Pourquoi avoir, malgré tout, envie de continuer d’être là ?

Le film repose ainsi avant tout sur un climat particulièrement malsain. A l’exception de passages empreints de poésie et de tendresse au cours desquels Théo espère encore une éventuelle guérison peu après être tombé amoureux, au milieu du récit, de Nettie (la fragile et mystérieuse Sabine Timoteo) qu’il rejoint pour un temps en Belgique, l’atmosphère dépeinte est lourde, sombre et oppressante. La terne et grise lumière de l’Allemagne bétonnée que le cinéaste a brillamment réussi à capter concourt de son côté à cet effet. Tout fonctionne de manière à ce que le spectateur soit confronté sans relâche à une ambiance sordide et cauchemardesque. Dans la mesure où le film, toutefois, ne repose pas sur les procédés classiques d’identification aux personnages – impossible de s’identifier à Théo, impossible de s’identifier aux autres personnages quasi fantomatiques – le climat de peur qui ressort de la vision du film ne s’apparente pas vraiment à quelque chose de psychologique mais plutôt à un malaise viscéral, la peur de voir se dérouler une scène qui rebute physiquement, l’angoisse de découvrir les prochaines images…

Le Libre Arbitre n’est pas un film plaisant à regarder, c’est le moins que l’on puisse dire. Il secoue, bouleverse et remue les tripes. Il est à proprement parler une épreuve – au sens où il ne se veut pas moralisateur. Il ne prend pas position, ne s’engage pas, ne tire aucune leçon. Le film cherche bien moins à raconter une histoire qu’à jouer en effet de la sensibilité du spectateur. Au lieu de s’insérer dans un carcan psychologique ou psychologisant, le long-métrage progresse librement au fil des différentes expériences que vit Théo, que celles-ci soient agréables à voir ou non. De cette manière, les deux heures quarante qui composent le film permettent en quelque sorte à Matthias Glasner de plonger dans le réel afin de modeler et de façonner le ressenti du personnage à l’adresse du spectateur.

Ce principe est à la base de toute la tension dramatique du film. Théo est impulsif et ne sait quand et à quelles conditions il peut craquer. Le danger pour le personnage, c’est lui-même. Aussi, au regard du spectateur, il est manipulé par des pulsions insaisissables, par une sorte de puissance invisible. Chaque plan, dans cette optique, est travaillé par une tension intérieure – qu’elle soit tendre et poétique ou, au contraire, cruelle et bestiale – que la caméra enregistre un peu à la manière d’un oscilloscope. De par les nombreux mouvements d’appareil, les différents types d’objectifs employés et les multiples effets de tremblement, la caméra est en effet très fortement sensible à l’écran. En ce sens, la démarche expressive du film est captivante car elle ne passe ni par les dialogues, qui sont pour la plupart réduits à l’essentiel, ni par la musique, presque entièrement absente du film, mais découle directement des sons et des images, de leur capacité à faire éclater ce qui est enfoui dans les méandres de la personnalité de Théo. C’est que la caméra de Matthias Glasner n’est pas un simple appareil d’enregistrement : bien plus que cela, elle est l’extension organique du personnage.

Le Libre Arbitre, à ce titre, est un film éminemment subjectif et qui fait de cette subjectivité un mode d’expression à part entière. De là, son originalité. L’oeuvre du cinéaste allemand se situe quelque part entre un poème d’amour – cet impossible amour que Théo partage avec Nettie – et un voyage au fin fond de l’enfer, comme s’il s’agissait de représenter tout à la fois l’humain sous un visage des plus horribles et l’horreur sous un visage des plus humains.

Titre original : Der freie Wille

Réalisateur :

Acteurs : , , ,

Année :

Genre :

Durée : 168 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..