Select Page

Le FIFF de Namur : la francophonie à l’honneur

Article écrit par

Rendre compte d’un festival aussi complet et enrichissant que le FIFF de Namur est une lourde tache ! L’heure est au bilan et on en tire beaucoup de satisfactions. Le cinéphile n’étant jamais repu, vivement l’année prochaine !

Le FIFF, Festival international du film francophone, s’est tenu comme chaque année à Namur, du 30 septembre au 7 octobre 2011. Motivé par le dynamisme des vingt-cinq précédentes années, cette 26e édition voit se confronter plus de cent cinquante films soigneusement sélectionnés. Cette année, les films trouvent un nouvel équilibre et la tendance est claire : en s’éloignant de thèmes intimistes, privilégiés les années précédentes, les cinéastes élargissent leur discours en s’ouvrant à une sphère plus sociale et politique.

Les sombres heures de notre époque

Les crises qui secouent la société actuelle ne laissent pas les cinéastes indifférents. Ils prennent ces problèmes de front, les interrogeant jusqu’à leurs racines pour tenter de trouver la cause qui pourrit l’individu. La crise sociale devient crise individuelle et l’homme, la femme, confrontés à cette situation choisissent alors soit de tout faire pour survivre soit, inversement, ne voient pas d’autre échappatoire que celle de péter les plombs. Face à la société, à sa crise et à sa justice, il y a Louise Wimmer (1), il y a Paul Wertret (2) ou, encore, il y a Claudiu Crulic (3). Chacun de ces individus est happé par le système : Louise vit dans la précarité telle une marginale car elle a tout perdu, Paul tue deux de ses supérieurs au travail avant de se tirer lui-même une balle dans la tête et Claudiu, condamné pour un vol qu’il n’a pas commis, ne cesse de clamer son innocence en entamant une grève de la faim qui le mènera jusqu’à la mort. Ces situations de crise montrent à la fois la force et la fragilité de ces individus. C’est la dure réalité de la société actuelle qui handicape le parcours de ces personnages dont l’un est inspiré d’une histoire vraie (la mort de Claudiu Crulic) et l’autre d’un fait divers (le suicide d’un fonctionnaire, ici Paul Wertret).



Tendances politiques : entre fiction (L’Exercice de l’Etat)… 

 

 

… et documentaire (Plus jamais peur).
De la politique

C’est en souhaitant parler de ceux qui sont à l’origine de ces crises et catastrophes qui touchent les petites gens que Pierre Schoeller met en scène L’Exercice de l’Etat, déjà passé par Cannes (4) et confronté, dans un même registre politique, à Pater d’Alain Cavalier, et médiatiquement écrasé par La Conquête de Xavier Durringer. Ici, l’angle abordé est moins social, plus politique, centré sur l’individu mais pas n’importe lequel : l’homme qui prend les décisions, l’homme des responsabilités qu’Olivier Gourmet incarne avec grande sobriété et distinction. Schoeller renouvelle à sa manière le film politique, notamment par la vivacité et le dynamisme de sa mise en scène qui permet de superbes enchaînements entre dialogues percutants et froide violence.

L’angle politique abordé par la sélection du festival ne se cantonne pas à la France, pas plus qu’à l’Europe. Il s’en extrait pour proposer la projection de deux documentaires, Laïcité Inch’Allah de Nadia El Fani et Plus jamais peur de Mourad Ben Cheikh, qui traitent tous deux de la révolution tunisienne de ce début d’année 2011. Par ces projections, le festival reste pieds et poings liés à l’actualité et engagé dans ce que le cinéma a de plus beau à nous montrer : l’Histoire de notre époque.



Un corps en lutte : Louise Wimmer de Cyril Mennegun, une belle découverte.
De premiers longs métrages en nouvelles découvertes

Le festival est aussi l’occasion pour de nombreux cinéastes de venir présenter leur premier long métrage. Tel est le cas de Mathieu Demy, venu présenter son Americano. Avec ce film, il se place sur le mode de la confidence, interprétant lui-même le rôle de ce jeune homme qui, face à la mort de sa mère, voit son passé refaire surface. Il tente alors, entre la France, les USA et le Mexique, de relier présent, souvenirs assumés et souvenirs refoulés. Il semble perdre, par moments, son spectateur, le personnage de Martin ayant l’air de ne plus trop savoir où il va. Il n’est qu’un flâneur dans ce road-movie plutôt paresseux qui tire en longueur. Le film est ainsi handicapé par une certaine mollesse dans la mise en scène mais superbement photographié et truffé de références aux films de ses parents. Un charmant hommage, en somme.

Évoqué plus haut, Louise Wimmer de Cyril Mennegun se présente comme un premier film de fiction prometteur, mettant en scène une héroïne singulière, rebelle et fragile, détruite par ce que la vie lui a donné et ensuite repris. Essayant de se reconstruire, le corps de l’actrice (violente et touchante Corinne Masiero) est traité entre tendresse et froideur. Ce corps s’éreinte au travail pour gagner moins que ce qu’il lui faut pour vivre, il se prête au jeu du sexe avec un homme auquel Louise n’adresse pas la parole, il est maquillé et apprêté pour donner à sa silhouette l’apparence d’une belle femme, sans doute celle qu’elle était avant de tout perdre. La faute à qui ? Sûrement la sienne, mais les détails de sa chute sociale ne nous seront pas révélés, ramenant la source du film et de la crise à une subtile ambiguïté.
Autre découverte intéressante du festival : De leur vivant, de Géraldine Doignon. Le film s’éloigne des sujets politiques et sociaux pour se concentrer sur un discours plus intimiste. La cinéaste a mis beaucoup d’elle-même dans cette histoire de deuil personnelle qui pourrait être commune à tous. Centré sur la famille et sur les relations entre les individus qui la composent, le film connaît des égarements sur le fond mais la technique est impeccable. Il y a dans le style un côté bergmanien. La forme rend compte d’un véritable travail sur le cadre et la profondeur de champ qui joue sur l’alternance entre flou et netteté, rendant chaque plan proche d’un tableau.



Aimer, c’est de l’art. Aimer, c’est du cinéma. L’Art d’aimer, d’Emmanuel Mouret.

De la diversité

Même si la tendance des films sélectionnés par le festival cette année rend compte d’un climat social et politique plutôt sombre, il est toujours permis au spectateur d’avoir le cœur plus léger en lui faisant découvrir une diversité de films hétéroclites, pour beaucoup en avant-première. Il y a eu des favoris : ainsi, le film de Maïwenn, Polisse, qui a remporté le Prix du Jury au festival de Cannes cette année, semble avoir fait l’unanimité auprès d’un public enjoué et nombreux. Il en est de même du Mr Lazhar de Philippe Falardeau, film québécois en compétition officielle, qui met en scène Bachir Lazhar, cinquantenaire, chargé, après le décès d’une institutrice, de s’occuper d’une classe de 6e année. Le film, qui possède une justesse de ton saisissante, est une œuvre poignante et surprenante. Il a reçu le Prix Spécial du Jury.

En parlant de film québécois, le spectateur du FIFF a également eu le plaisir de pouvoir assister, dans la sélection « Regards du Présent », à la projection de Starbuck de Ken Scott. Comédie poussée à l’extrême, Starbuck met en scène l’histoire de David Wosniak, mi-quadragénaire mi-adolescent, qui apprend soudainement qu’il est le géniteur de 533 enfants. Les dons de sperme auxquels il a procédé quelques vingt ans plus tôt ont apparemment été productifs et, désormais, plus d’une centaine de ces enfants souhaitent le rencontrer. Malgré l’exagération du sujet, l’humour est fin et cocasse. Les situations s’enchaînent dans une dynamique tant et si bien ficelée que le spectateur n’a jamais en tête de remettre en doute la crédibilité de cette histoire pour le moins loufoque. Le festival de Namur nous a ainsi permis de découvrir l’une des meilleurs comédies de l’année, à n’en pas douter.

L’Art d’Aimer d’Emmanuel Mouret se présente peut-être comme le meilleur film du cinéaste qui conforte l’idée de sa descendance toujours plus directe de cinéastes comme Woody Allen ou Eric Rohmer. Parler d’amour n’a rien de nouveau et pourtant, Mouret s’en sort à merveille, grâce à une narration dynamique assortie à des pointes d’humour léger. Il y a un côté très « allénien » dans ce film choral très bien rythmé qui voit s’entrecroiser histoires de couples, d’amour et de désirs. Le cinéaste se dirige droit sur les moments essentiels, ne s’attardant pas sur des interrogations hasardeuses. Le film construit une véritable attente du côté du spectateur qui ne cesse de se demander tout au long du film jusqu’où les désirs des personnages vont les emmener. Le film sort sur les écrans français le 23 novembre 2011 : il faudra à coup sûr en reparler.

S’il y a bien un film et un cinéaste dont on a beaucoup entendu parler tout au long du festival, c’est Les Géants de Bouli Lanners. Fraternité et solidarité sont les qualités majeures de ces trois adolescents qui se retrouvent livrés à eux-mêmes, au sein d’une nature dans laquelle ils vont devoir survivre et grandir. Zak, Seth et Danny se trouvent confrontés à un monde d’adultes tous plus caricaturaux les uns que les autres. On découvre une flopée de personnages très intéressants, notamment pour leur côté burlesque, mais Bouli Lanners ne va pas au fond des choses dans leur construction qui paraît finalement inaboutie. Les acteurs sont impeccables, notamment les adolescents Zacharie Chasseriaud, Martin Nissen et Paul Bartel qui reçoivent tous trois le Bayard d’Or du meilleur comédien lors de la remise des prix. Le film sort en France le 2 novembre 2011, ce sera également l’occasion de revenir sur ce film qui vaut le détour. Il y a trop d’autres films dont on aimerait ici rendre compte et, notamment, le JC comme Jésus-Christ de Jonathan Zaccaï, Romeo Onze d’Ivan Grbovic qui apparaît comme une belle découverte, Intouchables d’Olivier Nakache et Eric Toledano ou encore La Folie Almayer de Chantal Akerman qui a vu naître, au sortir de sa projection, des avis très mitigés.


Des manqués

On note également de grands moments du côté du court métrage , même si on aurait aimé être plus attentifs à la sélection proposée (mais face à plus de cent cinquante films projetés, des choix s’imposent). En tout cas, voici des noms dont on risque fort d’entendre reparler dans un avenir cinématographique pas si lointain : Emmanuel Marre (Le Petit Chevalier), Jean-Jacques Rausin (Mauvaise Lune (5)), Tom Boccara (Ciao Bambino (6)) ou encore Bruno Tracq (Walking Ghost Phase).

Des films, mais pas que

Mais il nous faut laisser de côté les films pour s’intéresser aux à-côtés des projections et évoquer le cœur même du festival de Namur qui rend compte d’une ambiance et d’une couleur particulières. Les rues sont animées, les vitrines des magasins décorées de bobines de pellicule et des chapiteaux se dressent de part et d’autre de la ville pour accueillir événements et rencontres cinématographiques. Activités qui prennent ainsi place dans un cadre bon enfant, loin de tout caractère solennel. L’ambiance qui règne tout au long du festival se place sous le signe du partage : du simple amateur au plus mordu des cinéphiles, chacun peut se réfugier dans les salles du Cameo ou de l’Eldorado pour assister à la projection de son choix. Car du choix, il y en a et un des atouts majeurs du FIFF est la proximité qu’il propose entre les réalisateurs et leur public. Des rencontres publiques ont été mises en place tout au long de ces huit jours, les spectateurs pouvant, en toute liberté et simplicité, poser leurs questions à des acteurs et cinéastes tels Ariane Ascaride (coup de cœur de cette édition) ou encore à Bouli Lanners (chouchou belge de cette année). Evénement nouveau, particulièrement intéressant et enrichissant : la rencontre entre le public et l’ensemble du jury longs métrages (présidé cette année par Abdellatif Kechiche). Des focus techniques ont également été organisés pour ceux qui veulent mieux comprendre le système de fabrication des films, en s’approchant toujours plus de ceux qui les font.

On prévient d’avance : la prochaine édition du FIFF de Namur, qui sera la 27e et qui se tiendra du 5 au 12 octobre 2012, n’est à rater sous aucun prétexte.

 
(1) Louise Wimmer, de Cyril Mennegun.
(2) De bon matin, de Jean-Marc Moutout.
(3) Le Chemin vers l’au-delà, d’Anca Damian.
(4) Sélection « Un Certain Regard ».
(5) Film de Xavier Seron et Meryl Fortunat-Rossi.
(6) Film de Thibaut Wolfahrt.

 


Palmarès du FIFF 2011 – Compétition officielle Longs métrages

Bayard d’Or du Meilleur film
Et maintenant, on va où ? de Nadine Labaki

Prix Spécial du Jury
Mr Lazhar de Philippe Falardeau

Bayard d’Or du Meilleur comédien
Zacharie Chasseriaud, Martin Nissen, Paul Bartel dans Les Géants de Bouli Lanners

Bayard d’Or de la Meilleure comédienne
L’ensemble des actrices du film Et maintenant, on va où ? de Nadine Labaki

Bayard d’Or du Meilleur scénario
L’Exercice de l’Etat de Pierre Schoeller

Bayard d’Or de la Meilleure photographie
Jean-Paul De Zaeytijd pour le film Les Géants de Bouli Lanners

Le Palmarès des autres compétitions : http://www.fiff.be/


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi