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Le Client

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Asghar Farhadi poursuit son exploration des moeurs iraniennes à travers une écriture et une mise en scène précises mais, parfois, un brin démonstratives.

Emad et Rana sont un couple travaillant dans la culture et se produisant ensemble au théâtre dans Mort d’un commis voyageur (1949) d’Arthur Miller, qu’ils terminent de monter dans une adaptation remaniée du fait de la censure qui pèse sur la création artistique en Iran. Évacués de leur immeuble à cause de travaux, Emad et Rana louent un appartement, autrefois occupé par une locataire « aux mœurs dissolues ». Un soir où Rana est seule, un inconnu l’agresse sous la douche et s’enfuit. Emad se lance alors dans une enquête personnelle pour tenter de la retrouver.

L’évitement est la grande affaire du film et celle de la société iranienne contemporaine. Les personnages empruntent des chemins tortueux pour se parler, se tendent des pièges et le film se construit alors sur une gestion de l’ellipse et du manque. Manque qui devient si envahissant qu’il s’agit alors de combler au maximum les trous, l’espace qu’il faut investir ou réinvestir pour retrouver un équilibre perdu. Le Client traite en filigrane des problèmes liés à l’urbanisme à Téhéran, vécus littéralement comme une secousse sismique : le plan-séquence du début, qui plonge les locataires dans l’affolement d’une évacuation, est comme une onde qui se répercutera tout au long du film – tout l’enjeu pour les personnages, et particulièrement pour le couple, sera de se laisser ou non séparer par celle-ci. Le changement est perçu dans le film comme étant problématique et angoissant : c’est une fracture qui rend à la fois l’avenir indécis, et une situation passée comme étant caduque et close. Le Client se double d’
un discours sur les rapports des classes sociales entre elles, marqués par des actes violents et une communication entravées par l’espace urbain lui-même. Société compartimentée que même le théâtre ne peut réunir : Emad a beau jouer un personnage socialement inférieur à lui, il ne peut pas pour autant faire preuve de compassion et de compréhension envers quelqu’un de cette classe-là. Cette opposition se retrouve également dans les décors. Pour parvenir jusqu’aux classes aisées, les classes plus modestes doivent monter des escaliers pour établir le contact. L’escalier est un lieu tâché de sang, un espace de l’entre-deux où seule la mort peut advenir. Impossible de communiquer dans cette société iranienne sans violence.

  

  

D’où provient cette violence ? D’une frustration peut-être, d’une frustration de ne pas voir, de ne pas savoir. L’agression de Rana survient dans une ellipse et une ambiguïté sur la nature de son agression planera jusqu’à la révélation finale. Ainsi, le film bascule presque dans une entreprise ouvertement théorique, car placée ouvertement au conditionnel : que se passerait-il si un homme s’introduisait chez Emad et Rana et agressait celle-ci ? Pour Emad, qui est davantage dans un rapport de possession, il lui devient trop difficile de gérer ce qui arrive à Rana, laquelle, ironiquement, doit à la fois se reconstruire et gérer la colère de son mari. Malheureusement, l’obsession de son mari finit par les consumer et fracturer leur couple. Elle relègue la peine de Rana à l’arrière-plan et son regard sur la situation finit par manquer, tant nous voyons Emad s’acharner à s’éparpiller dans tous les sens, à souffrir de ne pas avoir vu, entièrement tourné vers l’idée de faire justice, comme si cela allait résoudre leurs problèmes. Dans Le Client, les femmes sont comme porteuses d’une certaine opacité : la précédente locatrice n’est jamais montrée, toujours évoquée, et Rana reste globalement mutique. Elles sont toutes les deux associées à l’intériorité et le simple fait de recevoir des hommes, volontairement où non, les rend moralement suspectes. Une hypocrisie plane au-dessus de leurs têtes, étouffant les relations. Au fur à et mesure, l’impossibilité de communiquer entre Emad et Rana les empêchera même de partager un repas avec le fils d’une amie, les enjoignant enfin à vivre une scène de famille à laquelle ils aspirent, l’argent laissé par l’agresseur ayant servi à payer le repas. Dès lors, tout ressemble à s’y méprendre a du théâtre. Le réel tend vers la fiction, mais finit inévitablement par se casser la figure, et le réel revient avec d’autant plus de force.

Lors de la confrontation finale avec l’agresseur, ce fameux « client », l’hyprocrisie est poussée à son paroxysme, l’espace se referme et Farhadi instaure une véritable tension, qui perd en force par sa résolution dramatique et sa volonté de clore son récit. Dommage car son sujet, fort de base et riche dans son illustration de la société iranienne, en devient moralisateur.

Titre original : Forushande

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Durée : 123 mn


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