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L’Avventura

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Avec ses tableaux panoramiques délavés par les embruns, L’Avventura reflète l’âpreté de la relation amoureuse entre homme et femme dans une comédie moderne des faux-semblants. Le film se revoit comme la déambulation contrariée de Claudia, muse antonionienne, déroulant un fil d’Ariane sans issue véritable dans l’écheveau des subjectivités. Plus troublant que jamais en version restaurée.

 

« L’ennui est le fait de l’incommunicabilité et l’incapacité d’en sortir » (Alberto Moravia)

 

Au commencement était le chaos et l’ennui…

Michelangelo Antonioni partage plus d’une affinité élective avec Alberto Moravia. Entre ennui et indifférence, pessimisme existentiel et critique sociale, leurs protagonistes évoluent selon un chassé-croisé permanent,se débattant dans les affres d’un érotisme destructeur.A l’image de cette scène de l’Avventura où un jeune peintre gigolo, Picasso du pauvre mais aussi pique-assiette, est sexuellement obsédé par la gente féminine que ses esquisses enfiévrées dupliquent sans frein. Autant de conquêtes couchées sommairement sur la toile comme sur le lit dans un inassouvissement stérile.

La trame narrative du film se révèle aussi mince qu’une feuille de papier à cigarettes. Femme du monde, Anna (Léa Massari) s’offre par dépit amoureux à son amant Sandro (Gabriele Ferzetti). Dans une foucade réprobatrice et des  rodomontades de prima donna, elle s’évapore ensuite dans la nature pour ne plus réapparaître au détour d’une croisière à bord d’un yacht de plaisance dans les îles éoliennes Lipari, au nord de la Sicile.

Chronique d’un désamour

Sandro, Claudia (Monica Vitti), l’amie d’Anna et d’autres couples de la jet-set italienne parmi les proches entreprennent sans conviction de se mettre à la recherche de la jeune femme inconséquente.Une nouvelle idylle s’ébauche où la blonde supplée la brune dans une relation interchangeable avec Sandro comme l’obsession identitaire de James Stewart dans Vertigo.

A l’instar de Janet Leigh dans Psychose d’Hitchcock qui disparaît corps et âme au bout de trente minutes du film, Anna prend tout le monde de court et devient le « macguffin » d’un canevas d’enquête policière illusoire rapidement abandonné. Prenant toutes les privautés avec la vraisemblance narrative, Antonioni entretient ,jusqu’à la fin, le mystère sur sa disparition énigmatique en semant des leurres pour mieux noyer le poisson.

Sous les auspices du Dieu Eole qui gouverne les vents, Sandro et Claudia, couple de fortune, se cherche à la surface démesurée d’une île où , dans un onirisme visionnaire, les fumerolles sulfureuses exhalées par la matière volcanique apparaissent dans les anfractuosités de la côte échancrée où des blocs de rochers se délitent de la falaise en sinistre présage.Par d’incessants badinages interrompus, Sandro reconduit sa relation tourmentée avec le double blond d’Anna.

A quelques encâblures et à vol d’oiseau, Rossellini plante, dix ans auparavant, son drame néo-réaliste dans l’île Stromboli sublimée par les scènes documentaires grisantes de pêche. Et William Dieterle tournera Vulcano dans l’île éponyme voisine marquant le retour de la « femme prodigue » , prostituée au grand coeur campée par la « Magnani », égérie de ce courant néo-réaliste.

Le charme « décadent » de la bourgeoisie

Antonioni utilise le cadre insulaire et son extraordinaire photogénie panoramique pour mettre au jour les dérèglements d’un microcosme social bourgeois en totale déliquescence à l’image du relief de l’île qui s’effrite. L’oisiveté dans la richesse ne rend pas heureux et rallonge la perception du temps. Les membres de cette bourgeoisie décadente s’enlisent dans des postures convenues et le diktat des apparences un peu comme les statues humaines de L’année dernière à Marienbad entre lesquelles un couple lambda joue au chat et à la souris dans le dédale des couloirs interminables d’un château situé« hors du temps ». Ils miment des attaques de requins fantasmées et une poussée ce sexualité pour accéder à des frissons éphémères.

Monica Vitti incarne cette ingénue déboussolée, déesse de beauté et de sexualité qu’on croirait tout droit sortie d’une tragédie grecque. Alter ego du cinéaste,elle est aux prises avec le désarroi du désordre amoureux.Elle est le fil rouge d’une histoire décousue où les plans-séquences s’enchaînent au gré de la perception qu’en ont les protagonistes qui, au même titre que les spectateurs, expérimentent les non-événements dans leur durée effective.Quelque chose de primaire transparaît dans une scène où l’exubérance complice de Monica Vitti affronte les regards malsains d’autochtones siciliens qui la dévisagent comme une bête curieuse.

Englués dans leurs préoccupations égocentriques, les personnages peu attachants que dépeint sans concession Antonioni se battent froid et se snobent tant et plus. Le fossé d’incommunicabilité entre eux est aussi abyssal que le  paysage marin dans lequel ils se meuvent,perdus dans leur névrose.Ils se disputent compulsivement en tâchant d’attirer l’attention sur eux ; désespérément étrangers les uns aux autres. Les femmes se poussent du coude pour convoiter  le mâle et les protagonistes ne cessent de se tourner le dos dans une parade amoureuse de troglodytes ou d’animaux rétifs sortis d’excavations naturelles parcourant en tous sens la surface accidentée des îles, minuscules figures  solitaires égarées dans l’immensité du décor naturel.

Antonioni s’appesantit sur la stupeur effarée d’un monde en  décomposition où le temps est rongé par l’espace et la parole se cherche et s’efface pour laisser la place au bruit ténu des ambiances.Les personnages antonionniens ne se fixent nulle part. Incapables d’aucune transgression,ils n’échappent pas à l’enfermement de leur condition sociale. L’escapade sicilienne n’est qu’une fausse échappatoire qui dénote d’une complète désorientation spatio-temporelle.  L’ennui qu’exsude cette coterie bourgeoise comble un vide d’insatisfaction.Les amants se raccrochent avec l’énergie du désespoir à un simulacre d’amour comme à un récif dans l’immensité de l’océan et l’île Lipari est la métaphore de cette désespérance qui retient une dimension physique, presque irréelle à couper le souffle.

Celui qui a tout n’a rien.Il ne s’intéresse qu’à ce qu’il n’a pas encore possédé.Insatisfait chronique, Sandro s’offre un amour tarifé dans un petit village sicilien avec une starlette ce luxe par frustration et parce que ses relations amoureuses sont au point mort comme sa carrière d’architecte qui n’est plus qu’un vague souvenir. Aigri, envieux et vindicatif, il renverse dans son errance l’encrier d’un jeune étudiant en architecture sur le bas-relief que ce dernier a méticuleusement reproduit. Ce faisant,il ne se pardonne pas d’avoir bradé ses vieux rêves pour devenir un homme d’affaires et non l’architecte qu’il ambitionnait d’être;trahissant sa mortalité et ses compromissions dans une existence trop courte.

« Maladie des sentiments »

Antonioni est le témoin direct d’une décomposition sociale de son temps. Le boom économique italien et la société de consommation à outrance altèrent le paysage dans ses valeurs traditionnelles. Le réalisateur ausculte avec une  extrême austérité ce qu’il appelle la « maladie des sentiments ». La société italienne est désormais régie par le primat de l’apparence et une certaine vulgarité affichée. Un érotisme vain et gesticulant exprime ce dévoiement des  relations. Le cinéaste innove par ses outrances esthétiques en jetant en pâture un sexe de consommation qui ne suscite que lassitude et ennui. La chair est triste et l’acte sexuel étrangement mimé où les étreintes ne sont que vaines dérobades.

Ses personnages sont atteints de neurasthénie romantique et d’« anesthésie émotionnelle », de désensibilisation au plaisir. Ce que les psychiatres appellent « l’anhédonie », cette dépression moderne qui exprime l’inaptitude à prendre du plaisir et qu’Antonioni diagnostique dans son cinéma de l’inaction. Le cinéaste de l’ennui existentiel prédit les dernières lueurs de la révolution sexuelle qui viennent mourir dans un ressac comme les derniers reflets de la mer méditerranée.

En point d’orgue du film, Sandro est contrit . Il est prostré en larmes après que Claudia l’ait surpris en galante compagnie. Dans un geste compassionnel, elle pose sa main de piéta sur sa nuque. La fin ouverte laisse prise à toutes les conjectures. « La sensibilité des femmes est un filtre plus subtil de la réalité » (Michelangelo Antonioni)

 

Distributeur : Théâtre du Temple

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Durée : 142 mn


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